—Toujours. Il cherche le moyen d'y mettre aussi les fondeurs de caractères et les fabricants de papier. Il finira par les chiffonniers qui ont ramassé le chiffon.

—Il finira par avoir l'air d'être payé pour faire de la réclame.

—Il finira suspect: encres Lorilleux, papier Darblay, d'Essonnes.

—Que pense-t-il des cahiers?

—Je le lui ai demandé: Je suis ton ami, me répondit-il. Quel dommage que tu passes tout ton temps, que tu dépenses tous tes soins à un travail aussi futile. Qu'importent ces quinzaines? Et qu'importent les événements de ces quinzaines? Et qu'importent ces attaques et ces accusations quinzenières. Je sais aussi bien que toi,—sans en avoir l'air, car je ne suis pas nouvelliste et je n'en fais pas profession,—je sais aussi bien que toi que M. Vaillant est devenu un redoutable maître d'école et M. Guesde un archevêque dangereux pour la santé sociale. Je sais aussi bien que toi que M. Alexandre Zévaès est un misérable escroc de consciences, en admettant qu'il n'ait jamais été un jeune escroc d'argent. Je sais tout cela. Et j'en sais bien d'autres. Mais qu'importe le passage de ces misérables événements? Le temps que vous passez, les forces que vous dépensez à ces attaques et à ces accusations est la contribution que vous faites aux méfaits de ces gens. Vous accroissez l'effet nuisible de leurs combinaisons si par vous, et autant qu'il est en vous, elles sont cause efficiente qu'un honnête homme ait sa vie honnête interceptée, ait son travail honnête interrompu. Vous alourdissez inconsidérément—A ce moment je le priai de me reparler à la deuxième personne du singulier, puisque ces cahiers n'engagent que ma responsabilité personnelle, individuelle.—Tu alourdis inconsidérément ta vie et ta pensée, inconsidérément la vie et la pensée de tes amis, camarades, correspondants et lecteurs en les appesantissant sur ces laideurs et sur ces vilenies. Cela est mal sain. Mieux vaut garder son âme sereine et traiter les grandes questions. J'espérai un moment que tes cahiers tourneraient ainsi. L'heureux et providentiel avertissement de la grippe, ainsi que l'auraient nommé nos amis chrétiens, faillit te détourner des contingences vaines. Alors tu revins au Pascal. Mais pour traiter honnêtement cette grande question de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité, je ne dis pas pour l'épuiser, à peine les cahiers entiers d'une année entière, ou plutôt à peine les cahiers entiers de quatre ou cinq ans pouvaient-ils suffire. Mais tu as redouté le ridicule, qui n'existe pas, et qui n'est qu'une imagination sociale; toi qui n'es pas un peureux, tu as redouté le ridicule, et pourtant le ridicule n'est qu'une imagination des peureux. Et tu as redouté l'autorité des censeurs, toi qui fais profession d'ignorer toutes les autorités. Pressé de toutes ces peurs, tu nous as donné quelques misérables citations du grand Pascal, citations lamentablement mesquines et déplorablement tronquées et inconvenablement brèves: au lieu qu'il était honnête simplement de nous donner des citations quatorze ou quinze fois plus longues, puisque les citations capitales afférentes à la question que tu osais mettre en cause étaient au moins quatorze ou quinze fois plus longues. Tu as négligé tout bonnement,—et cela serait scandaleux s'il y avait quelque scandale,—tu as négligé bonnement cette considération que toute la démonstration de la vérité de la foi chrétienne, et la théorie du miracle, et celle des prophéties, pour m'en tenir aux toutes prochaines, sont liées indissolublement à cette question de la vie et de la mort. Comment en effet examiner utilement la question de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité si l'on n'a pas examiné d'abord la question de savoir si vraiment il y a eu quelque miracle, et, avant tout, ce que c'est qu'un miracle et surtout la question capitale de savoir si en un sens tout n'est pas miracle, ou n'est pas un miracle. J'admets que l'on résolve ces questions par la négative et pour ma part d'homme, après y avoir longtemps pensé, crois bien que je suis disposé à nier qu'il y ait des miracles particuliers ou individuels, tout en réservant pour longtemps encore mon opinion sur la question de savoir s'il n'y a pas miracle ou un miracle universel—car l'universel est d'atteinte un peu plus difficile. Comment examiner un peu la question de l'immortalité de l'âme si l'on n'a pas commencé par étudier la question du salut, qui enveloppe celle de la grâce et de la prédestination. Et qui a commencé à étudier à la question de la grâce et de la prédestination, il sait bien quand il a commencé, mais il ne sait pas bien quand il en finira. Et derechef et inversement, comment aborder une seule des questions qui sont afférentes à cette vie avant d'avoir au moins essayé d'examiner la question de la vie et de la survie et de la mort. Comment procéder à l'action quotidienne, et comment se guider aux incessantes combinaisons inévitables, comment voter aux élections municipales voisines si l'on n'a pas commencé par essayer au moins de commencer d'examiner les grands problèmes. Sinon, et si vous êtes aveugle, qu'importent les spectacles accidentels; et si vous êtes sourd, qu'importent les auditions accidentelles. Mais tu as été lâche, tu as eu peur de l'opinion; qui sait? tu as sans doute eu peur de tes abonnés, de tes souscripteurs, que sais-je? malgré ce que tu dis au commencement de la deuxième page de ta couverture, que la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration: ces fonctions demeurent libres. Ainsi tu as préféré maltraiter les questions, parce que tu t'es imaginé, comme un ignorant que tu es, qu'elles ne se défendent pas. Et tu as préféré maltraiter Pascal,—car c'était le maltraiter, que de le citer aussi brièvement,—parce qu'il est mort, et que tu crois qu'il ne peut plus rien dire,—au lieu de te représenter, comme tu le devais selon les conseils de ta cupidité naturelle, qu'étant mort il ne pouvait te réclamer aucun droit d'auteur et qu'ainsi tu pouvais en citer tant que tu voulais sans alourdir ce que tu nommes l'établissement de tes cahiers. Mais non, tu préfères t'attaquer au citoyen Lafargue, un homme qui n'existe pas, que pas un de tes lecteurs ne connaît, qui n'est ni un orateur, ni un savant, ni un écrivain, ni un homme d'action, ni un auteur, ni un homme, et en qui je soupçonne à présent que tu introduis arbitrairement quelque apparence d'existence pour avoir ensuite le facile plaisir de le combattre. Vanité littéraire de ce facile plaisir. Comment n'as-tu pas vu, si tu es sincère, que tu fais le jeu de ces gens-là quand tu imprimes leurs discours et quand tu les critiques. N'as-tu pas vu que tu fais le jeu de ces joueurs-là, que tu leur donnes une importance artificielle, et qu'ainsi que je te l'ai dit, le méfait le plus redoutable qu'ils pourraient commettre serait de s'imposer à l'attention de braves gens, comme le sont sans doute la plupart de tes lecteurs, de distraire les honnêtes gens de leur vie et les travailleurs de leur travail et les ouvriers de leur œuvre.

Là est le vice capital de tes cahiers: ils sont intéressants. Je ne te reproche pas, comme on l'a fait, qu'ils sont trop personnels, trop individuels, et qu'on t'y voit trop. D'abord cela n'est pas rigoureusement exact. Et ensuite j'aime encore mieux qu'on parle et qu'on écrive à la première personne du singulier, et même à la troisième, comme César, mais en se nommant, que de se manifester sous le nom de critique objective ou de méthode proprement sociologique. Votre ami Pascal me semble avoir été injustement sévère à l'égard des écrivains et en général des auteurs. Ce mot d'écrivains, et surtout ce beau mot d'auteurs, pour qui l'entend au sens originel, a un sens professionnel très honorable et tout ce que l'on peut dire c'est qu'il y a beaucoup moins de bons auteurs que de bons charpentiers. Mais ce n'est pas de la faute aux bons auteurs s'il y avait et surtout s'il y a plus de mauvais auteurs que de mauvais charpentiers. Ou plutôt c'est un peu de la faute aux bons auteurs, qui sont trop faciles aux camaraderies littéraires; mais ce n'est pas beaucoup de leur faute; et si l'on avait le temps d'essayer d'en faire le calcul, on s'apercevrait aisément que la faute en est aux mauvais auteurs eux-mêmes, et surtout au public et aux snobs, qui est beaucoup trop indulgent pour cette espèce d'exercices. Croyez bien que si le public avait reçu comme il convenait ce Cyrano de Bergerac, dont les journaux ont dit tant de bien, M. Edmond Rostand n'aurait jamais osé lui proposer ce jeune Aiglon, dont les journaux ont dit tant de bien. «Quand on voit le style naturel», dit Pascal, «on est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur. Plus poetice quam humane locutus es. Ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie.» Passage auquel M. Havet a mis les notes suivantes: après style naturel: «C'est-à-dire, quand on voit que le style est naturel.» Après: et on trouve un homme, il nous renvoie à Méré, Discours de la Conversation, page 76: «Je disais à quelqu'un fort savant qu'il parlait en auteur. Eh quoi! me répondit cet homme, ne le suis-je pas?—Vous ne l'êtes que trop, repris-je en riant, et vous feriez beaucoup mieux de parler en galant homme.» A quoi M. Havet ajoute: «C'est plutôt encore Montaigne que Méré qui a dû inspirer à Pascal cette pensée: et à qui s'applique-t-elle mieux?» Après la citation latine, au mot poetice, M. Havet nous apprend que cette phrase est de Pétrone, au chapitre 90, où elle n'a pas le même sens que dans Pascal. Mais il pense que Pascal emprunte sans doute à quelqu'un cette citation. Enfin, après ces mots, et même de théologie, M. Havet se demande si c'est là un retour sur les Provinciales. Je suis d'accord avec Pascal sur ce que l'on est tout étonné et ravi quand on s'attendait de voir un auteur et qu'on trouve un homme. Seulement cela suppose que l'on n'est ni étonné ni ravi quand on s'attend de voir un auteur et qu'on ne trouve personne. Et je ne suis pas si difficile que Pascal. Je ne demande pas toujours l'étonnement et le ravissement. Ainsi quand je crois trouver un homme et que je trouve un auteur, sans doute je suis surpris, mais je me dis qu'après tout c'est encore cela, que c'est un homme qui fait son métier, et que si cet homme fait son métier honnêtement et consciencieusement, je n'ai pas à me trouver malheureux, mais seulement moins heureux, ce qui est tout à fait différent. Je suis un peu comme ce quelqu'un de Méré, non pas que je sois fort savant. Mais si l'on me reprochait de parler en auteur, je répondrais comme ce quelqu'un: «Après tout, ne le suis-je pas?» Et je ne vois pas bien ce que l'on pourrait m'opposer. Je ne vous reproche donc pas, en méthode générale, que l'on ne voie que vous dans vos cahiers. Je ne vous reproche pas non plus, dans l'espèce, que je ne voie que vous dans vos cahiers. J'admets très bien que ceux qui vous ont assez vu n'aillent pas vous voir encore dans vos cahiers. Mais moi je ne vous ai pas vu bien souvent, surtout depuis que je suis malheureux. La question ne se pose pas pour moi.

—Je le laissais ainsi aller, à la deuxième personne du pluriel, parce que j'entendais bien qu'il ne s'adressait qu'à moi seul; mais je constatais que ce pluriel convenait à ce que ses phrases fussent bien pleines.

Il continua:

—Mais ce que je vous reproche, mon ami, c'est l'effort visible,—trop souvent et trop visible,—que vous faites pour que vos cahiers soient intéressants. Cela est insupportable. On sent que vous faites vos cahiers intéressants. Vous voulez qu'ils soient intéressants, qu'ils intéressent monsieur le lecteur, qu'ils intéressent monsieur le provincial. Et vous y réussissez trop souvent. Vous présentez les demandes et les réponses, les problèmes et les solutions comme elles seraient si elles étaient intéressantes, comme elles seraient intéressantes, ou parfois comme elles sont intéressantes, mais non pas comme elles sont. Écoutez, je suis votre ami: je me demande certains jours si vous ne cherchez pas à plaire. Je te préviens qu'à ce jeu-là tu ne risques rien moins que la probité native.

Je ne fais aucune réserve sur ta sincérité; mais je ne me fais aucune illusion sur ton intelligence: elle est moyenne, et peu perspicace. Tu as une aversion sincère de la démagogie, et tu tends à exercer une espèce particulière de la démagogie, une agogie de quelques-uns, une aristagogie, qui est la plus dangereuse agogie, parce qu'elle est la moins grossière. Tout homme qui veut plaire est à sa manière un démagogue. Tu lis beaucoup de journaux, trop de journaux, pour ta santé, beaucoup trop de quotidiens, et nous savons combien est vaine l'action du journaliste, et toi-même, si je te pressais, tu en conviendrais. Alors? pourquoi t'es-tu fait journaliste? Car tu es journaliste. Au lieu que tu pourrais employer ta jeunesse finissante à lire les bons auteurs, qui sont nombreux, que l'on connaît mal, et que tu ne connais pas. Puis tu emploierais ta maturité commençante à quelque travail épais, honnêtement ennuyeux. Les travaux épais font plus pour l'action que les fantaisies plus ou moins réussies, que vous croyez légères. Descartes et Kant ont plus fait pour préparer ce qu'il y a de bon dans ce que vous nommez la Révolution Sociale que toutes les boutades et tous les calembours des journalistes. Faisons des livres épais.