—Très lourds.
C'était mon ami René Lardenois qui se réveillait.
—Non, mon ami, je n'interrompais pas notre ami Pierre Baudouin. Le malheureux continuait comme il voulait. Et je me serais fait un scrupule de le troubler. D'abord je connais à peu près bien tous ses sentiments, et je ne m'en moque jamais, surtout devant lui. Puis rien de sa part ne saurait m'étonner. Enfin le pauvre malheureux, s'il est parfaitement décidé à n'écrire que des dialogues, poèmes, histoires, drames, et autres grandiloquences, a été si longtemps privé d'écrire ce qu'il voulait et de parler comme il voulait, qu'il se laisse inattentivement aller à laisser déborder sa parole non écrite, sous n'importe quelle forme, et qu'il y aurait eu quelque cruauté à vouloir endiguer ce débordement.
—Alors il consent à parler en prose?
—Il parle comme il peut.
Je lui demandai seulement si, après cette vive critique, il avait encore l'intention de s'abonner aux cahiers, que je lui servais éventuellement.
—Oui, me répondit-il, comme si cette réponse allait de soi. Car j'ai beau vous désapprouver hautement, je sais trop comme il est difficile de faire le commencement de n'importe quoi, loin qu'on puisse faire n'importe quoi, pour me donner le désavantage de contribuer à vous tuer, vos cahiers et vous. Je suis occupé à vendre une terre que ma femme avait en Bourgogne; cette vente me rapportera quelques centaines de francs. Elle me rapporterait beaucoup plus si ma terre demeurait sur la place de la Concorde. Mais on fait ce qu'on peut. Aussitôt que je les aurai touchés, je vous donnerai une cinquantaine de francs. Moyennant quoi vous me compterez comme abonné ferme. Ce sont mes réserves dernières; mais je suis trop pauvre pour ménager mes réserves. Je ne sais même pas si nous avons le droit de nous ménager des réserves. Je préfère vous donner d'une seule fois tout ce que je pourrai pour le moment, car si je vous promettais de vous verser des souscriptions mensuelles régulières, je ne le pourrais pas, et même si je le pouvais je ne tiendrais pas ma promesse, pourtant sincère; je ne m'aperçois pas quand les mois passent. Il faut me le pardonner. Si le facteur ne m'apportait pas un nouveau calendrier pour avoir ses étrennes je ne saurais pas qu'un an s'est passé, je ne saurais pas que je vieillis. Vous pouvez donc me compter parmi vos abonnés fermes.
—Je te compterai quand tu auras versé.
—Tu feras comme il te plaira.
—S'il en est ainsi, tu trouveras aux cahiers, aussitôt que j'aurai le temps d'en exposer l'institution, une réponse non négligeable aux reproches que tu m'as faits.