Il avait pris des notes à mesure que j'avais lu. Il y jeta les yeux.

PREMIER CHEF D'ACCUSATION

—Pardon, dit Pierre Baudouin, je demande à savoir qui sont les accusateurs. J'en ai assez des anonymats et des pseudonymats. Je n'en veux plus.

—Il faut pourtant commencer par un bout, répondit Pierre Deloire. Je me suis efforcé de dégager de ce fatras quelques chefs généraux d'accusation. Je commence par le premier:

Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les cahiers, de la copie qui ne sert pas à la propagande. Accusé, levez-vous.

—Je n'ai pas envie de plaisanter, dit Pierre Baudouin.

—Moi non plus, dit Pierre Deloire. Je lui commande qu'il se défende.

—Il est trop bête. Je le défendrai. Qu'est-ce qu'ils nomment leur propagande? Croient-ils donc, ces rares génies, que la propagande soit un exercice qui se fasse de cinq à sept. Ils vont à la propagande comme les mauvais catholiques vont à la messe. Les mauvais catholiques vont à la messe le dimanche de dix à douze, avec des âmes apprêtées. Ils savent que c'est la messe. Et du midi de ce dimanche à dix heures de celui de la semaine suivante ils redeviennent ce qu'ils sont. Ainsi nos censeurs font de la propagande. C'est un office. Au contraire les bons catholiques sont catholiques en semaine, et le dimanche ne leur apporte qu'un rafraîchissement de leur foi. Ainsi nous sommes socialistes en semaine et nous ne savons pas quand nous faisons de la propagande. Je ne me suis jamais dit, avant un entretien: Attention! tu vas faire de la propagande. Mais je vis en socialiste et je parle uniment en socialiste. Je ne traite jamais personne en propagandable ou propagandisable, je ne suis pas propagandeur ou propagandiseur ou propagandisateur. Quand je vois venir à moi mon meilleur ami, je ne me dis point: Comment vais-je faire pour le propagander? Mais je lui serre la main et je lui dis: Bonjour mon vieux, comment vas-tu? parce qu'il est mon meilleur ami. Et quand je vois un inconnu je lui dis: Bonjour monsieur, et je cherche à savoir comme il est, mais je ne cherche pas à savoir comme il est pour que je le propagandise. La propagandisation ainsi entendue comme ils veulent qu'on la pratique a toujours conduit à faire massacrer les impropagandisables par leurs anciens amis propagandisés. Voyez ce qu'il advient aux malheureux Chinois. La propagandisation est une forme de la conquête. Quand nos amis du Parti ouvrier français, fructueusement alliés aux radicaux, eurent enlevé aux réactionnaires le conseil municipal de Lille, vous vous rappelez sans doute l'enthousiasme avec lequel un journal ami, La Petite République, afficha une énorme manchette: Lille conquise. Un envahisseur militaire parlerait ainsi. Ou bien la propagandisation est une forme de l'acquisition, de l'appropriation. Or nous voulons supprimer la propriété même.

Au fond leur propagande revient à ceci: elle suppose un propagandeur et des propagandables; un propagandeur est quelqu'un qui sait; les propagandables, c'est tout le monde qui ne sait pas, les imbéciles, comme Simiand dit. Celui qui sait enseigne ceux qui ne savent pas. Pour les enseigner il transforme,—sans les déformer,—les réalités. Il masque certains faits, certains hommes, certains événements, certaines idées, certaines images. Il fait valoir certains faits, certains hommes, certains événements, certaines idées, certaines images. Il introduit certains jeux de lumière. Il dispose, propose et compose les plans. Il ordonne les perspectives. Il distribue, produit et contribue les couleurs. Il obtient ainsi un tableau commode. Le peuple voit ce que l'on veut, et ne voit pas ce que l'on ne veut pas. Le peuple entend ce que l'on veut, et n'entend pas ce que l'on ne veut pas qu'il entende.