Ce n'est pas ainsi du tout que je me représente l'action modeste que j'exerce et l'action modeste que je reçois. Quand je vois quelqu'un, je ne me dis jamais: Propagandons. Mais je cause honnêtement avec ce quelqu'un. Je lui énonce très sincèrement les faits que je connais, les idées que j'aime. Il m'énonce tout à fait sincèrement les faits qu'il connaît et les idées qu'il aime et qui souvent sont fort différentes. Quand il me quitte j'espère qu'il s'est nourri de moi, de ce que je sais et de ce que je suis. Et moi je me suis toujours nourri de tout le monde, parce que tout le monde a beaucoup plus d'esprit que moi. J'ai pitié souvent quand je vois ces gens de propagande enseigner au peuple ce que le peuple sait mieux qu'eux, ce que le peuple saurait tout à fait si l'on n'avait jamais inventé les journaux. Le peuple sait beaucoup de ce que nous pouvons savoir quand il connaît l'amour, la naissance et la mort, la maladie et la santé, la jalousie envieuse et la haine, la misère et la prospérité, le chaud et le froid, les terres et les eaux, les rues et les bois, les bêtes et les plantes, quand il assiste à l'admirable croissance des enfants, à la décroissance compensatoire des vieux. Pour moi c'est sur les impériales des voitures et dans les troisième classe de l'Orléans que j'ai entendu le meilleur de ce que sais. Et quand je parle avec un homme du peuple, ce qui m'arrive le plus souvent que je le puis, je n'ai aucune intention de le catéchiser. Car au fond leur propagande est une catéchisation, une catéchisation de plus. Je cause uniment avec l'homme du peuple. Je lui parle de son métier, non pour profiler seulement, mais parce que vraiment son métier est plus intéressant, plus profondément vrai que le mien. Je parle de sa vie, qui est plus passionnante que la leur. Je ne suis nullement l'intellectuel qui descend et condescend au peuple. Je suis peuple. Je cause avec l'homme du peuple de pair à compagnon, sans aucune arrière-pensée. Il n'est pas mon élève. Je ne suis pas son maître. Je ne veux pas lui monter le coup. Je communique avec lui. Je travaille avec lui. Mutuellement et solidairement. Nous collaborons. Leur propagande est un montage de coup organisé. Pour la bonne cause, pour la révolution sociale, pour la république socialiste. J'entends bien. Les montages de coup les plus redoutables à l'humanité furent toujours institués pour la bonne cause. Qui n'a pas sur soi sa bonne cause? Abdul Hamid a sa bonne cause pour massacrer les Arméniens. Chamberlain défend en Afrique la bonne cause de la civilisation anglaise. Les alliés internationaux, comme les nommait à peu près Jaurès, ont épouvanté le monde chinois pour la bonne cause de la chrétienté chrétienne et marchande. On ne sait jamais tout ce qui peut sortir de vice et de souffrance d'un montage de coup bien intentionné.
—Assez causé, dit Pierre Deloire.
DEUXIÈME CHEF D'ACCUSATION
Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les cahiers de la copie qui nuit à la propagande. Qu'il s'en défende.
—Il est trop bête. Je le défendrai. Péguy trahit la République. Si jeune! Et qu'ont-ils fait pour la République ceux qui l'accusent de trahir la République. Je veux savoir qui c'est.
—Nous examinerons plus tard si nous pouvons le savoir. Mais vous avez adopté la marche du cortège. Repoussez l'accusation en elle-même.
—Je l'ai repoussée, puisque c'est la même, Péguy trahit la République et nuit à la propagande parce qu'un jour il n'a pas voulu recevoir la consigne. Hier il avait raison d'écrire ce qu'il savait et ce qu'il pensait de Guesde. Il a tort aujourd'hui d'écrire ce qu'il sait et ce qu'il pense de Guesde. Demain il aura tort d'écrire ce qu'il sait et ce qu'il pense d'un second et d'un tiers. Hier il épurait. Aujourd'hui, ce matin, il désorganise. Hier il servait. Aujourd'hui, ce matin, il trahit. Un vote menteur a fait ces merveilles. Un vote menteur a fait passer la consigne. La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout inférieur obéisse exactement, sans hésitation ni murmure. Je désobéirai si la justice et la liberté le veut. Je suis réserviste. Si demain matin je recevais ma feuille de route pour aller en Chine, sachant comme je le sais ce que les internationaux sont allés faire en Chine, je refuserais le service militaire, je déserterais. Je suis réserviste. Si demain matin je recevais ma feuille de route pour aller à Calais, sachant comme je le sais ce que les bourgeois font à nos amis ouvriers, je refuserais le service militaire, je déserterais. Pourquoi dès lors veut-on que dans le civil je reçoive et j'accueille le mot d'ordre et le mot de ralliement. O vanité des consignes anciennes! Quand j'étais à l'école en première année, tu te rappelles, Deloire, les consignes étaient les suivantes, et à ces consignes obsolètes nous avons en leur temps donné tout ce que nous avons eu de foi, de raison, de vouloir et de force. A ces consignes obsolètes nous avons donné le temps de nos études et l'amitié de nos meilleurs amis. Ces consignes étaient que le Sénat n'était qu'un ramassis de crapules réactionnaires et que la Chambre était l'espoir et la fleur de la République. Au nom du suffrage universel, au nom de sa souveraineté, au nom de sa primauté, il fallait balayer les vieux résidus du suffrage restreint. La consigne était qu'il ne fallait pas deux assemblées dans la République. La consigne était que le suffrage universel valait seul et valait tout, que le suffrage restreint ne nous donnait que des tyrans. Il fallait que le suffrage universel fût à un seul degré, le double degré ne pouvant qu'éliminer les meilleurs candidats. La consigne était que M. Léon Bourgeois préparait infailliblement la voie du seigneur socialisme révolutionnaire, moins résolument toutefois que M. Doumer. La consigne était que l'impôt progressif sur le revenu constituait la réforme la plus profonde, immédiatement après laquelle adviendraient les premiers décrets de la Révolution sociale. Et cependant que M. Léon Bourgeois était le précurseur et M. Doumer le sous-saint-Jean-Baptiste, ou l'aide-saint-Jean-Baptiste, la consigne était que M. Trarieux, un sénateur! était la plus réactionnaire des canailles ou le plus canaille des réactionnaires. La Révolution sociale avait un jour demandé que M. Godefroy Cavaignac, un civil, devînt ministre de la guerre. La Révolution sociale avait un intérêt puissant à ce que M. Casimir-Perier ne restât pas à la présidence de la République bourgeoise. Il fallait qu'il s'en allât. Pour qu'il s'en allât il fallait que Gérault fût élu député. Pour que Gérault fût élu dans le treizième il fallait que Rochefort lui donnât l'investiture nationaliste. Jaurès et Millerand allèrent donc à Bruxelles traiter avec le grand polémiste. Donnant donnant. Rochefort donna l'investiture. Les républicains donnèrent l'amnistie, l'ancienne, la deuxième, Gérault fut élu. Félix Faure aussi. Le polémiste rentra. Le président et le polémiste purent chauffer le second boulangisme. Il fallait alors que Rochefort eût de l'esprit et fût non seulement un bon républicain mais un bon révolutionnaire. Il faut à présent qu'il n'ait jamais eu d'esprit et qu'il ait toujours été une immonde canaille. Or M. le marquis de Rochefort avait de l'esprit quand il servait la république sous l'empire, et dès lors il était une spirituelle canaille. Rochefort a longtemps eu de l'esprit sous la république et il était encore en ce temps une spirituelle canaille. Tout le monde savait qu'il était une inépuisable canaille. Jaurès le savait quand il accueillait, au retour de l'exil doré, le virulent polémiste et le fougueux révolutionnaire. Comment veut-on que le bon peuple s'y reconnaisse? Comment veut-on que le peuple s'y reconnaisse? Comment veut-on que moi, peuple, je m'y reconnaisse?
—Un ami que j'ai, dit Pierre Deloire, a bien voulu aller à la Nationale me chercher ces quelques renseignements: L'amnistie fut votée à la Chambre le 28 janvier 1895. Le 29 il y eut dans la Petite République un article de Sembat, très raisonnable. Le 31 vote au Sénat. Le premier février, article de Fournière, enthousiaste: «En moins de quinze ans, Paris aura vu Rochefort revenir deux fois d'exil. Son retour en 1880 fut un triomphe. Il en sera de même dimanche.»—Fournière fait des restrictions sur le boulangisme de Rochefort. Puis: «Vraiment, ce retour simultané de Rochefort et de Gérault-Richard est d'un puissant symbolisme que tous comprendront.»—«Jean Grave et Drumont, ces deux démolisseurs, reviennent aussi, et ce retour complète le symbole. Ce que le peuple a voulu en exigeant, en imposant l'amnistie, c'est la liberté de tout dire.»—Le 3 février, portrait de Rochefort, sous le titre Impressions quotidiennes, signé Tabarant. On y lit: «On s'est exclamé et fort justement sur l'éternel rajeunissement de cet esprit auquel les imbéciles seuls refusent l'envergure et la solidité.»—Le 3, retour triomphal. Millerand, entouré de ses collaborateurs de la Petite République, va recevoir le virulent à la gare. Puis il vient le saluer à l'Intransigeant. Jaurès arrive ensuite. Il est en nage. Il présente Gérault-Richard à Rochefort qui lui tend les bras.—C'est à vous que je dois mon retour ici, dit Rochefort.—Oui, citoyen Rochefort; mais moi, je vous dois mon élection. René Viviani est présenté par Jaurès à Rochefort qui l'embrasse. Puis défilent — — —». Je cite le compte rendu de la Petite République datée du 5 février. Jaurès n'a fait que partager la joie générale. Il ne paraît pas avoir dit de bêtises, et n'a rien écrit—dans la Petite République du moins—sur le retour du héros.
—Nous a-t-on assez lancés, répondit Pierre Baudouin, sur les libertés municipales de Paris, qui avait droit aux mêmes libertés que la plus petite commune de France. Où en serions-nous si le Paris nationaliste avait les libertés que nous avons réclamées pour le Paris révolutionnaire? Ne croyez pas, mon ami, que je rappelle ces souvenirs—et ces leçons—pour embêter Gérault ou pour faire de la peine à Jaurès. Aujourd'hui moins que jamais il ne faut leur faire de la peine, exposés qu'ils sont à la concurrence déloyale du Petit Sou, à la scandaleuse démagogie du scandaleux Edwards. Bouchor disait à un ami que les cahiers étaient tout de même un peu durs pour les malheureux qui se débattent vaillamment et honnêtement parmi les embarras de l'action publique. Ce n'est ni à Gérault, ni à Jaurès que j'en ai beaucoup. Je sais qu'ils sont abonnés aux cahiers, eux et leur entourage, et qu'ils paient, comme tout le monde, leur abonnement ordinaire. Je sais qu'ils n'auraient pas même la mauvaise pensée, comme certains amis de M. Herr l'ont eue et accueillie, de traduire un dissentiment, même intime, en essai de mise en quarantaine et d'affamement économique. J'en ai très exactement à ceux qui, étant devenus ou nés universitaires, fonctionnaires, travailleurs intellectuels ou travailleurs manuels, veulent introduire parmi nous les procédés et la mentalité des politiciens ou des politiques professionnels. J'admets que les politiciens et que les politiques professionnels fassent de la politique. Je ne suis pas un anarchiste professionnel. Je ne me fais pas des rentes en dénonçant au peuple, dans un journal, que les politiciens et que les journalistes se font des rentes en faisant semblant de le servir.—