—Attendez, dit sèchement Pierre Deloire. Faites-vous ici allusion au débat récemment ému entre Jean Grave et Urbain Gohier?
—Laissez-moi tranquille, je ne fais aucune allusion. La Société mourante et l'anarchie est le livre qui m'a le plus profondément remué. Mon discours est plein de noms propres. Je hais autant le sectaire prétendu anarchiste que le sectaire véritablement anarchiste. J'admets que certains socialistes fassent provisoirement de l'action politique ainsi que j'admets que certains Français fassent provisoirement de l'exercice militaire. Je dirai toute ma pensée: il me paraît indispensable que certains socialistes révolutionnaires fassent de l'action politique, parce que s'ils n'en faisaient pas toute l'action politique, dont l'effet me semble indéniable, retomberait toute pour écraser la révolution sociale et même la préparation de la révolution sociale. On me répond que la politique est un sale métier. Nous savons qu'il y a dans la société bourgeoise beaucoup de sales métiers, inévitables. Nous avons donc la plus grande et la plus sincère gratitude pour les citoyens qui veulent bien assumer ces métiers sacrifiés. Je le dis sérieusement: j'ai la plus vive et la plus profonde reconnaissance pour les citoyens qui veulent bien faire de la politique. J'ai aussi, comme Français, de la reconnaissance pour les pauvres bougres de soldats et d'officiers, quand ils sont honnêtes et bons citoyens. Mais je ne consens pas qu'il advienne au socialisme révolutionnaire la contamination qui est advenue à la nation française. La nation française avait une armée. Il était inévitable que la nation française eût une armée. Il était inévitable, dans la situation de concurrence internationale bourgeoise indéfiniment surexcitée où l'Europe se crève, il était inévitable que la nation française eût une armée, c'est-à-dire que pendant certaines années certains citoyens fissent leur métier de la préparation technique aux travaux de la guerre. Mais qu'est-il advenu? et c'est ici, vous m'entendez, qu'intervient ce que je nomme la contamination. Les citoyens qui se préparaient aux travaux déplorables de la guerre, au lieu de garder précieusement en eux l'esprit de la cité, se laissèrent contaminer par les passions qui naissent malheureusement de la guerre. Et il n'y eût eu que demi-mal, et contamination partielle. Mais la plupart des citoyens, dans les années où ils ne faisaient pas leur métier de la préparation à la guerre, avaient en eux et gardaient glorieusement les passions misérables belliqueuses. Ou bien ils recevaient la contamination de leurs voisins. Et au lieu d'avoir pour les citoyens militaires une reconnaissance exactement prudente ils se donnèrent ou accueillirent pour les soldats des sentiments d'humilité, de serve imitation, d'aveugle et enthousiaste admiration. Le métier sacrifié devint le métier guide, le métier modèle. Ainsi naquit et se développa ce militarisme envahissant dont vous savez que je suis l'un des adversaires les plus rigoureusement exacts.
Je redoute qu'une semblable contamination ne se soit effectuée dans le socialisme révolutionnaire. Il était indispensable que le socialisme révolutionnaire eût ses politiques professionnels. Dans la situation de concurrence politique bourgeoise indéfiniment surexcitée où crève lentement la nation française, tous les partis politiques bourgeois se fussent payés sur le dos du socialisme révolutionnaire si le socialisme révolutionnaire n'avait pas eu des militaires, comme il convient de nommer nos politiques professionnels. J'ai donc pour nos citoyens politiques une vive et profonde reconnaissance. On ne m'a pas vu leur jeter des tuiles sur la tête pendant qu'il recevaient les tuiles des démagogues. Je les ai défendus tant que j'ai pu contre les démagogues. Je les défends tant que je peux. Je les défendrai tant que je pourrai. Pendant qu'ils se noyaient ou couraient le danger de se noyer, on n'a pas vu que je faisais mon petit maître d'école de la Fontaine. Je me suis fait de sérieux ennemis parmi leurs ennemis parce que je leur subvenais de toutes mes forces. Quand il y a des élections politiques je fais la campagne électorale et je vote. Quand il y a des élections universitaires je fais la campagne. Si j'étais citoyen actif universitaire, je voterais aussi dans les élections universitaires. Mais là je ne suis qu'un citoyen passif. Dans le petit village de banlieue extrême où je me suis réfugié, vous savez que j'ai suivi attentivement la campagne politique inaugurée pour les récentes élections municipales. Vous savez que j'ai voté le premier dimanche et le dimanche de ballottage pour la liste républicaine opposée aux grands bourgeois réactionnaires, aux châtelains et aux grands propriétaires fonciers de l'endroit. Car nous sommes inclus dans l'arrondissement de Marcel Habert, et chez nous les républicains sont unis, parce qu'ils sont impuissants.
Je demande que le socialisme révolutionnaire ne soit pas contaminé par son armée politique ainsi que la nation française fut contaminée par son armée militaire. Je demande que nous ayons pour nos citoyens politiques une reconnaissance exactement prudente et non pas une serve admiration, une humilité d'imitation. Or il suffit de regarder rapidement ce qui advient au socialisme révolutionnaire pour constater un incroyable envahissement de la mentalité politique.
J'ai comparu, moi aussi, devant le Conseil d'administration de la Société Nouvelle. Et j'ai participé aux Assemblées générales, simples chambres d'enregistrement qui étaient censées souveraines. C'était un des spectacles et un des événements les plus désolants que je connaisse. Les mêmes hommes administrateurs commettaient des actes qu'ils n'eussent pas imaginés quand ils étaient simples citoyens. La raison d'État, qu'ils avaient combattu trente et quelques mois avec un redoutable acharnement, leur paraissait non pas suffisante, mais opulente pourvu que l'État fût la société commerciale dont ils avaient l'administration. Permettez que je revienne sur les faits.
—Il est temps, dit froidement Pierre Deloire.
—Je me rappellerai toujours comme l'exécution fut brutale et prompte quand tu demandas et proposas au Conseil d'éditer les cahiers, dans des conditions commerciales qui étaient cependant fort avantageuses pour la maison commune. Je me rappellerai toujours, pour l'administration de ma vie, de quel ton Herr vous dit: Nous sommes unanimes à penser que vous allez marcher contre tout ce que nous avons fait ensemble. Nous sommes unanimes à n'accepter pas cette publication.—Ils étaient unanimes! Et qu'est-ce que cela prouve? Esprits à peu près identiques, ayant la même culture, les mêmes bonnes et les mêmes mauvaises qualités, les mêmes déformations et les mêmes alourdissements, ces cinq administrateurs étaient plus facilement unanimes entre eux que je ne suis unanime avec moi. Quand Herr discute avec Simiand il y a moins de profonde variété, moins de pénible et douloureuse incompatibilité que quand je discute avec moi. C'est dire qu'il y a dans leurs assemblées moins de véritable discussion que quand je m'assemble tout seul. Et ils seraient modestes, et ils n'accableraient personne et ils n'accableraient rien et ils n'écraseraient pas leurs anciens amis de leur commode unanimité s'ils n'avaient accueilli en eux la contamination politique de la puissance attribuée à la quantité numérique. Nous sommes cinq. Nous sommes cinq unanimes. Il est évident que nous avons raison. Nous avons raison contre la raison même. La raison n'est pas cinq. Et il en était de même aux assemblées générales. Puisque la raison y avait la minorité, la raison y avait tort.
Non pas qu'évitant le gouvernement de la minorité par la majorité je veuille asseoir le gouvernement de la majorité par la minorité. Je ne veux pas réparer une injustice par une injustice majeure, une lamentable déraison par une lamentable déraison majeure. Je demande que parmi nous, parmi les socialistes révolutionnaires agissant entre eux, et travaillant solidairement, on n'introduise pas, venues des assemblées bourgeoises, les présomptions autoritaires de la paresseuse et facile votation. Je demande que l'on ne croie pas que l'on a tout dit quand on a dit: nous sommes unanimes, ou bien: nous sommes en majorité, ou bien: nous avons une forte majorité, ou: nous avons la majorité des deux tiers. Nous demandons que ces constatations de quantités n'empêchent pas d'écouter scrupuleusement la voix de la raison. Nous demandons que ces constatations de quantités n'empêchent pas systématiquement d'écouter le bon sens en intellect, et le sens droit en morale. J'admets, je demande que le citoyen, certain dimanche, aille voter pour tels ou tels candidats au conseil municipal, au conseil d'arrondissement, au conseil législatif ou national, que nous nommons Chambre des Députés. Mais le citoyen qui, son bulletin mis, rentrant à la maison, dirait à sa femme: à présent nous allons voter pour savoir si nous ferons ce soir un pot au feu me semblerait un dangereux maniaque. Pourtant c'est là que nous en sommes. La votation parlementaire bourgeoise ne nous a pas seulement contaminés en ce sens que nous en faisons avec eux parmi eux, mais en ce sens beaucoup plus redoutable que nous ne faisons plus que de cela parmi nous avec nous. Chacun pense à majoriser, comme on dit, le voisin. L'histoire des trois congrès, les deux nationaux et l'international, n'a été qu'une lamentable histoire parlementaire.
Je pensai que je pourrais placer un mot:
—C'est ce que je dirai quand je rendrai compte à mes électeurs du mandat qu'ils ont bien voulu me confier pour le premier, le deuxième et le troisième congrès de Paris.