—Tais-toi tu es trop bête. L'histoire des congrès, sans aucune exception, l'histoire de l'ancien comité général, sans aucune exception, l'histoire des groupes élémentaires, des fédérations régionales, départementales ou provinciales, des organisations nationales, sauf exceptions, l'histoire, hélas, du grand parti national, est une lamentable histoire parlementaire. Beaucoup de coopératives et beaucoup de syndicats ont une histoire parlementaire. On n'entend partout parler que de majorité. Cela est incroyable d'un parti révolutionnaire, d'un parti qui ne tient dans le monde qu'un espace extrêmement mineur. Combien y a-t-il dans l'univers de socialistes véritablement socialistes? Moins que jamais. Et n'est-il pas évident que si la loi de majorité régissait le monde nous serions écrasés comme un nouveau-né chinois. Pendant toute l'affaire, les dreyfusards furent en France la minorité infime. Et depuis le commencement de cette affaire principale, plus longue, beaucoup plus vaste et non moins profonde, que nous nommons l'affaire de la Révolution sociale, nous les révolutionnaires nous avons toujours été en minorité infime. Et pour longtemps nous sommes en infimité. Pourquoi dès lors introduire dans nos relations mutuelles comme le seul régulateur cette loi bourgeoise immorale et dérationnelle que les bourgeois eux-mêmes ont soin de ne pas utiliser contre nous jusqu'en sa rigueur extrême.
Pourquoi? Parce que nos censeurs ne sont pas moins contaminés de l'insincérité bourgeoise qu'ils ne sont contaminés de l'autorité bourgeoise. Tout cela se tient. L'autoritaire ment. La seule raison ne ment pas. L'autoritaire est celui qui veut exercer une action plus grande que la raison ne le lui permet, que la raison ne la lui confère. Il veut avoir un effet plus grand qu'il n'est, raisonnablement, une cause. Il veut rompre à son avantage la juste et la raisonnable proportion. Il veut introduire frauduleusement un supplément d'effet dans son action. Quand le censeur vous accuse de trahir la République parce que vous diminuez l'autorité de Herr, de Jaurès ou du troisième universitaire auprès de leur public, très exactement le censeur souhaite, espère, désire qu'au moment que le lecteur ouvre son journal sur un article de Herr, de Jaurès, ou du troisième, il y ait, interposée entre l'entendement du lecteur et l'entendement de l'auteur, une certaine quantité de croyance fidèle. Et quand Jaurès monte à la tribune, le censeur veut qu'il y ait, interposée entre l'entendement de l'auditeur et l'entendement de l'orateur, une certaine quantité de croyance fidèlement déférente. Le censeur n'admet pas que le texte imprimé paraisse seul, pauvre et nu au regard du simple citoyen. Le censeur n'admet pas que le discours parvienne seul, pauvre et nu à l'ouïe du simple citoyen. Honte à ces habilleurs! Nous demandons qu'en ce sens-là il n'y ait parmi nous aucune autorité individuelle, et encore moins une autorité collective. Nous demandons que le peuple accorde une large audience à tous ceux qui lui veulent parler. Mais quand il a entendu l'orateur ou l'auteur, nous demandons que le peuple, s'il y a lieu, prononce lui-même selon la raison, sans aucune interférence de fidélité religieuse. Nous sommes de ces singuliers libéraux ou libertaires qui n'admettons aucune autorité. Nous sommes de ces singuliers révolutionnaires qui n'admettons pas l'autorité de la tradition. Nous sommes de ces singuliers libre-penseurs qui n'acceptons aucune Église. Au sens profond des mots, nous n'autorisons aucune congrégation. Que le peuple écoute volontiers tel ou tel en mémoire des auditions précédentes, si elles étaient bonnes, soit. Mais dresser le peuple ou le public à ce qu'un jour lisant un article ou entendant un discours le simple citoyen pense en lui-même: Ce raisonnement me paraît faux, mais j'admets qu'il est juste, puisqu'il est de monsieur un tel;—ou bien: Ce sentiment me paraît mauvais, mais il faut bien qu'il soit noble, puisqu'il est d'un tel, noble citoyen: que le peuple suive ainsi à la piste, nous ne le voulons pas, Jaurès ne le veut pas, s'il a de faux amis qui le veulent. Nous ne voulons pas qu'entre le texte et l'homme qui lit on glisse l'épaisseur d'une autorité, quand le texte serait de mon meilleur ami.
—Surtout, rectifia Pierre Deloire, si le texte était de mon meilleur ami.
—C'est ce que je voulais dire.
—Il faut dire ce que l'on veut dire.
—Nous demandons instamment que ceux qui aiment l'autorité se reclassent parmi les bourgeois, que ceux qui aiment la tradition se reclassent parmi les conservateurs, que ceux qui aiment la foi se classent à côté des chrétiens. Toutes ces anciennes humanités ne me paraissent nullement méprisables. Mais il est misérable que ceux qui en sont encore, au lieu d'y rester, soient venus faire la loi parmi nous. Ces ralliés ne trahissent pas la République, ils ne remettent pas la République aux mains des réactionnaires, ils ne mettent pas le socialisme aux mains des bourgeois, ils ne mettent pas la révolution aux mains des conservateurs, ni la libre-pensée aux mains des cléricaux, mais ils font ou ils essaient que les mêmes républicains soient réactionnaires, que les mêmes socialistes soient bourgeois, que les mêmes révolutionnaires soient conservateurs, que les mêmes libre-penseurs soient les cléricaux de la libre-pensée. Ils ne trahissent pas la République, ils n'ont aucune République.
Leur propagande supposant le montage de coup, nous voyons qu'elle produit le mensonge et l'injustice. Tout cela se tient. L'autoritaire ment, en ce sens que pour asseoir son autorité il faut qu'il donne au propagandisé une image menteuse du monde. Jamais le monde n'a marché aussi mal qu'aujourd'hui. Les massacres d'Arménie et la digestion de la Finlande, les sadismes africains et les sadismes chinois, la condamnation de Rennes et l'alcoolisme français, la guerre de Madagascar et la guerre du Transvaal, tant de guerres et tant d'épouvantes où le socialisme universel n'a rien tenté d'efficace ni d'effectif, sont faits pour donner quelque humilité à la génération que nous sommes, au socialisme que nous sommes. Loin de là: nos chefs s'enrouent à chanter les hymnes et les actions de grâces. Confondant en eux deux fonctions militaires, ils font à la fois la fanfare et le commandement. Quand les corps expéditionnaires de Chine sont partis, on a osé invoquer ce premier essai de confédération européenne. Et quand les chefs sont réunis en congrès, tout se passe comme si le socialisme universel n'avait qu'à dire un mot pour disposer du monde. Montage de coup. Le monde se fout de nous [11]. La démocratisation et la fausse démocratisation n'ont conduit qu'à donner aux peuples souverains ou faussement souverains les vices des capitaines. Le peuple français, le peuple anglais, le peuple allemand ont reçu et fomenté des perversités que le sort des âges révolus n'attribuait qu'aux chefs. Les peuples mêmes sont devenus pillards, menteurs, voleurs, assassins, nationalistes et militaristes. Alors pourquoi faire les malins? Nous avons contre nous la lourdeur de l'ignorance et le vice de la perversité de tous les peuples mêmes. Et pourquoi faire les petits bons dieux? Nous avons contre nous le monde même que nous voulons refaire. Sauf de rares exceptions, les passions bourgeoises croissent parmi les peuples mêmes comme elles ne croissaient pas jadis parmi les aristocraties et naguère parmi les bourgeoisies. Pourquoi nous le dissimuler. Quand il faut bâtir un immeuble de dix mètres et que les maçons arrivent au pied du mur, on ne voit pas que l'entrepreneur les assemble et leur annonce: Mes enfants, nous allons bâtir un tout petit mur de deux mètres et demi,—dans l'espoir qu'après que les maçons auront conduit le mur jusqu'à deux mètres et demi une seconde exhortation le leur fera pousser jusqu'à trois mètres et demi, et ainsi de suite. Ainsi nous, quand nous sommes assemblés au pied de la Révolution Sociale, pourquoi nos maîtres et contre-maîtres veulent-ils nous faire accroire que c'est une petite affaire, à moitié faite sans qu'on s'en soit aperçu, et que tout se passera en douceur. C'est qu'au lieu de nous traiter comme des ouvriers raisonnables nos chefs nous traitent comme des soldats. Et non pas comme un officier raisonnable peut traiter des soldats raisonnables, mais comme un officier de l'ancienne armée traitait les mauvais soldats: Allons, encore un coup d'épaule, il n'y a plus que deux kilomètres, quand on sait qu'il y en a encore six ou huit. Ou bien si on attaque: Hardi! en avant! ils ont peur! ils vont foutre le camp! avec le refrain obligé: il y a la goutte à boire là-haut! C'est comme ça que les gens finissent par boire la goutte en bas. Nous ne voulons pas boire la goutte. Nous sommes des ouvriers. Nous acceptons, nous demandons que l'on nous guide quand il en est besoin. Nous acceptons, nous demandons des architectes et des ingénieurs, à condition qu'ils nous diront la vérité. Nous ne voulons pas d'entraîneurs. Nous ne sommes ni des chevaux ni des cyclistes. Nous ne faisons pas des courses. Nous voulons faire un travail raisonnable. Nous ne voulons pas de propagandeurs professionnels. Nous n'admettons pas que la propagande ne soit pas la communication pure et simple de la vérité que l'on sait. Ce qui revient à dire que c'est Péguy l'accusé qui fait de la propagande et que ce sont les censeurs qui n'en font pas. Ce sera le premier point de ma défense.
Il s'arrêta pour souffler un peu, parce qu'il était essoufflé.
—Nous en resterons donc au premier point, dit Pierre Deloire, parce que c'est assez causé pour aujourd'hui. Tu as de la chance que je ne sois pas un président de tribunal correctionnel bourgeois. Tu verrais si tu plaiderais ainsi. Tu as un discours singulier. On ne voit pas que tu suis aucun plan. Et cependant je me ferais un scrupule je ne dis pas de supprimer, mais de déranger un mot de ce que tu dis. Mais il importe que l'accusé rende compte enfin de son mandat. Il n'est pas seulement un accusé, il est un délégué. Je demande qu'il ait d'abord la parole comme délégué.