—J'ai appris chez les frères, quand j'étais petit, dit mon cousin. Les problèmes ressemblaient à ce que je vous dis. Les chers frères m'ont aussi enseigné la règle de trois et les calculs d'intérêts. Donnez-moi un crayon.
Pierre Deloire avait toujours sur lui de quoi prendre de notes.
—Dix-huit mille, qui multiplie cent sur trois. Deux zéros. Un million huit cent mille, divisé par trois. Six cent mille. Tout se passe comme si nos journalistes socialistes possédaient chacun six cent mille francs et vivaient chacun de ses rentes, sans toucher au fonds, l'argent supposé placé à trois pour cent, placement modeste. Vous voyez que je ne suis pas un ignorant. Mais comment les journaux peuvent-ils subsister?
—Il y a les annonces, les affaires, la pornographie, les paletots, le blanc. On n'est plus sûr qu'il n'y ait pas quelques fonds secrets. Il y a enfin les économies réalisées sur le petit personnel.
—Comment! tout le monde n'est pas payé pareil?
On paie très cher le rédacteur en chef et la grande signature. Mais le commun des rédacteurs touchent de cent à cent cinquante.
—Par mois, dit Pierre Deloire.
—Il y a aussi les rentiers natifs. Le grand orateur belge a la situation d'un gros bourgeois. Nous avons des rentiers qui vont de quinze à trente mille.
—Par an, dit Pierre Deloire.
—On se demande s'il n'y en a pas plus d'un qui monte à la cinquantaine. Lafargue a moins. Mais il a beaucoup. Nous avons des citoyens qui ajoutent le montant de gros traitements au montant de grosses rentes. Nous avons eu des journalistes qui à leurs gros traitements socialistes ajoutaient de gros traitements venus des journaux réactionnaires. On n'est pas bien sûr que ce régime soit passé. M. Millerand, qui est riche, n'a quitté l'Éclair, journal absolument indépendant, qu'un temps considérable après que les simples bourgeois honnêtes avaient fait leur paquet.