—Sur la recommandation de mon ami Jean Tharaud, qui m'en avait dit le plus grand bien, je pris ma petite édition classique des Pensées de Pascal, publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suivi par Ernest Havet, ancien élève de l'École Normale, Maître de Conférences à cette École, Agrégé de la Faculté des Lettres de Paris, et dans cette édition, qui me rappelait de bons souvenirs, je lus la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies. J'admirai comme on le doit cette passion religieuse et, pour dire le mot, cette foi passionnément géométrique, géométriquement passionnée, si absolument exacte, si absolument propre, si absolument ponctuelle, si parfaite, si infiniment finie, si bien faite, si bien close et régulièrement douloureuse et consolée, enfin si utilement fidèle et si pratiquement confiante, si étrangère à nous.

—Moins étrangère que vous ne le croyez. Mais dites-moi sincèrement pourquoi vous avez lu cette prière au commencement de votre maladie.

—Devenu avare après plusieurs déceptions financières, j'étais heureux d'utiliser le temps de ma maladie à lire un bon texte. J'étais heureux de lire du Pascal, parce que j'ai gardé pour ce chrétien une admiration singulière inquiète. J'étais heureux de lire une prière que mon ami venait d'admirer. Enfin l'appropriation de cette prière à mon nouvel état me plaisait.

—N'y avait-il pas un peu d'amusement dans votre cas?

—Malade pour la première fois depuis un très long temps, je m'amusais un peu et puérilement de ma situation nouvelle. Ainsi les mauvais révolutionnaires s'amusent de la nouveauté quand les premières agitations des crises troublent la tranquillité provisoirement habitable du présent. Je jouai un peu au malade. Mais cet amusement ne dura pas. Mon corps monta rapidement jusqu'à la température de quarante centigrades. Le reste à l'avenant. Je n'en voulus rien dire. Mais j'eus peur. Et pendant trois quarts de journée, moitié par association, moitié par appropriation d'idées, je considérai l'univers sous l'aspect de la mortalité, sub specie mortalitatis, docteur, si vous permettez.

—Je permets tout à un convalescent.

—Cet aspect de la mortalité est pour nous mortels ce qui ressemble encore le mieux à l'aspect de l'éternité. Pendant seize ou vingt heures je formai des pensers que je n'oublierai de ma vie et que je vous dirai plus tard. Ce sont des pensées à longue échéance. Croyez que j'avais laissé tous les livres de côté. Je délirais, ce qui est d'un malade, et cependant je voyais extraordinairement clair dans certaines idées saines. Un souvenir singulièrement douloureux me hantait: au moment où j'avais formé le dessein de publier ces cahiers, je m'en étais ouvert à plusieurs personnes en qui j'avais confiance; une de ces personnes me répondit presque aussitôt: «Je vous préviens que je marcherai contre vous et de toutes mes forces.»

—Celui qui vous parlait ainsi était sans doute quelque guesdiste.

—Vous m'entendez mal, citoyen docteur: je n'aurais pas eu confiance en un guesdiste. Il y a plus d'un an que j'ai cessé d'avoir confiance au dernier des guesdistes en qui j'avais confiance, et qui était, vous ne l'ignorez pas, le citoyen Henri ou Henry Nivet. Non, le citoyen dont je vous parle, un citoyen bibliothécaire qui me promit de marcher contre moi de toutes ses forces, et qui tint parole, avait naguère été un excellent dreyfusard. Mais quand l'idée de l'unité catholique est entrée dans l'âme d'un moine, et quand l'idée de l'unité socialiste est entrée dans l'âme d'un citoyen, ces hommes sont méconnaissables.

—C'est une question que de savoir si un bon citoyen doit marcher contre vous de toutes ses forces, et si vous êtes un mauvais citoyen. Mais nous traiterons ces questions quand vous irez mieux. Je ne veux pas vous tuer.