—Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect de la mortalité, je me disais précisément que nous pouvons tuer beaucoup de gens sans l'avoir voulu. Dans le plein tissu des événements heureux et surtout des événements malheureux, de faibles efforts peuvent avoir des conséquences incalculables. Souvent toutes nos forces ne déplacent pas un grain de sable, et parfois nous n'avons pas besoin de toutes nos forces pour tuer un homme. Quand un homme se meurt, il ne meurt pas seulement de la maladie qu'il a. Il meurt de toute sa vie. Je ne veux pas, citoyen docteur, attribuer trop d'importance à des idées troubles qui me venaient dans l'ardeur de la fièvre. Mais je me disais qu'avant de déclarer—sincèrement—à un homme isolé que l'on marchera de toutes ses forces contre lui, on doit au moins examiner si vraiment cet homme seul est un grand criminel.
—Je veux seulement vous demander un bref renseignement. Ces bons citoyens qui marchèrent de toutes leurs forces contre vous mauvais citoyen connaissaient-ils ces prophètes qui vous avaient prédit que les cahiers ne réussiraient pas et qui vous avaient en passant donné ce qu'on nomme un bon conseil?
—Je ne sais s'ils se connaissaient, mais ils étaient identiquement les mêmes hommes.
—Je m'en doutais bien un peu, répondit en souriant le citoyen docteur. Quand certains hommes ont prophétisé du mal à une institution ou à des individus, ils deviennent redoutables à cette institution et à ces individus. Il faudrait que des prophètes fussent extraordinairement forts et justes pour ne prêter pas les mains à l'accomplissement de leurs prophéties. Ne demandons pas aux hommes une force et une justice extraordinaire. Il est si agréable d'avoir prophétisé juste. Nous devons sagement nous estimer heureux quand ces prophéties complaisamment réalisées ne sont pas élevées ensuite à la dignité de lois naturelles.
—Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect que je vous ai dit, je formai le ferme propos, si j'en réchappais, de ne marcher de toutes mes forces contre aucune personne comme telle, mais seulement contre l'injustice. Après quoi je demandai le médecin au moment même où ma famille avait la même pensée.
—Voilà qui est extraordinaire, mon ami: comment! vous étiez gravement malade, et vous avez demandé le médecin! Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales. Comment! Vous n'avez fait procéder à aucun scrutin, soit par les habitants de votre commune de Saint-Clair, soit au moins par un conseil élu, par le conseil municipal, soit enfin par les différentes personnes de votre famille! Vous n'avez pas tenu quelque assemblée, un bon congrès, un concile, ou un petit conciliabule! Vous n'avez pas pris l'avis de la majorité! A quoi pensiez-vous?
—Je pensais à me guérir. Alors nous avons fait venir le médecin.
—Étrange idée! et comme vous connaissez peu les avantages du régime parlementaire. Nous, quand un parti est malade, nous nous gardons soigneusement de faire venir les médecins: ils pourraient diagnostiquer les ambitions individuelles aiguës, la boulangite, la parlementarite, la concurrencite, l'autoritarite, l'unitarite, l'électorolâtrie, mieux nommée ainsi: électoroculture; nous ne voulons pas de cela; nous réunissons donc dans des congrès les malades, qui sont nombreux, les bien portants, qui sont moins nombreux, et les médecins, qui sont rares. Les malades ont de une à cinq voix, les bien portants de une à cinq voix, les médecins de une à cinq voix. Nous sommes en effet partisans de l'égalité. Puis la majorité décide.
—De quoi décide-t-elle?
—De tout: du fait et du droit; de savoir si telle proposition est ou n'est pas dans Jansénius; et de savoir si cette proposition est ou n'est pas conforme à la justice. Vous n'ignorez pas que la majorité a évidemment raison;—et ils feront venir tant de cordeliers qu'ils finiront bien par emporter le vote.—Quel homme était-ce, au moins, que ce médecin?