—Je crois savoir qui vous nommez les parlementaires.
—Vous ne le savez pas encore assez. Vous ne pensez qu'aux socialistes parlementaires et aux parlementaires socialistes introduits dans les Parlements bourgeois, peu à peu inclinés aux mœurs parlementaires. Vous ne pensez pas aux socialistes ayant introduit chez eux pour eux les mœurs parlementaires, l'unanime inclinaison devant la majorité, fût-elle factice, et tous les trucs des Parlements bourgeois, le vote par division, le vote par paragraphes et le vote sur l'ensemble, et toutes les motions, et les motions d'ordre, et la question préalable, et le vote en commençant par la motion la plus éloignée, et le vote sur la priorité, et le vote sur la forme, et le vote sur le fond, et le vote par tête, et le vote par ordre, et le vote par mandats, et le vote avec les mains, et le vote avec les pieds, et le vote avec les cannes, et le vote avec les chapeaux, sur les tables, sur les chaises, et le vote en chantant, et les formules heureuses de conciliation. Je nommerais parlementaristes ceux qui font et professent la théorie du parlementarisme.
—Mais ces derniers mots me déplaisent. Parfaitement. Vous donnez à vos malades et à vos maladies des noms bien peu français.
—Les noms sont bien peu français; les actes que j'ai nommés sont bien peu français et bien peu socialistes.
—Et quand le médecin vous eut bien ausculté?
—Ce médecin leva les bras au ciel, non pour adorer, car depuis longtemps les médecins sont devenus peu adorateurs, mais pour marquer son étonnement. «Eh madame!» dit-il à ma femme,—les médecins négligent de s'adresser au malade lui-même,—«quelle maladie extraordinaire! je n'ai pas encore vu deux cas qui se ressemblaient.» Entendant ces paroles, je me rappelai cette proposition: qu'il n'y a pas de maladies, qu'il n'y a que des malades.
—Proposition qui paraît modeste et même humble, mais qui est présomptueuse et veut réduire les aspects du réel; pour moi je ne l'ai pas plus reçue en mon entendement que la proposition contraire, qu'il n'y aurait pas de malades, qu'il n'y aurait que des maladies: ce sont là deux propositions qui ne me paraissent pas empiéter moins sur le réel social que sur le réel individuel, qui est lui-même un peu un réel social. J'oserais dire qu'il y a des maladies qui se manifestent chez des malades, et qu'il y a des maladies sociales qui se manifestent chez des malades individuels et collectifs. Il y aurait donc à la fois des maladies et des malades. C'est parce qu'il y a des maladies qu'il faut que l'on travaille dans les documents et dans les renseignements des livres. C'est parce qu'il y a des malades que nous devons les ausculter individuellement ou particulièrement. Des microbes identiques ou à peu près identiques donnent aux différents organismes des lésions différentes, et demandent, s'il est permis de parler ainsi, des traitements différents. Quelles étaient vos lésions?
—«Vous n'avez jamais eu de pneumonie? me demanda le médecin.
—Jamais, docteur.
—C'est curieux, vous avez la poitrine assez délabrée. Enfin vous auriez tort d'avoir peur. Vous pourrez vous rétablir avec beaucoup de soins. Vous êtes jeune encore. Quel âge avez-vous, trente et quelques?