Est-ce que notre parti aussi serait transi par la peur des fantômes? Et allons-nous, décidément, nous retirer de l'action dans la crainte vague d'être égarés par des feux follets sur des chemins de perdition? Pour nous, quelles que soient les interprétations venimeuses, nous sommes absolument résolus à continuer, d'accord avec le prolétariat militant et agissant, l'œuvre d'organisation ouvrière et d'émancipation intellectuelle qui est la condition même de la Révolution, et même un commencement de Révolution.
—Oh! oh! docteur, voilà des paroles un peu fortes, surtout venues de Jaurès. Mais laissons cela. Nous reparlerons de l'action socialiste. Nous reparlerons de l'unité socialiste. J'ai relu attentivement depuis la dernière conversation que nous avons eue, les Dialogues philosophiques. J'ai lu aussi Caliban. Je m'en tiens à ce que nous avons dit.
—Vous avez raison. Il conviendrait de commenter ces dialogues au moins aussi scrupuleusement que l'on commente en conférences les dialogues de Platon. Ils valent ce commentaire. Alors on distinguerait les discontinuités de la pensée admirablement voilées sous la continuité de la phrase, du mouvement. Alors on apercevrait les inconsistances de la pensée admirablement maintenues par la tenue de la forme. Alors on demanderait au moins quelques définitions préalables.
—Il est vrai, docteur, que ces dialogues, souples et merveilleux, réconcilient avec ces excès de définition que présentent certains dialogues platoniciens, moins souples et moins merveilleux. Ils réconcilieraient presque avec les manies scolastiques. Ils réconcilient avec tous les échafaudages de Kant. Ils font aimer plus que jamais les bonnes habitudes scolaires des honnêtes professeurs de philosophie. Et même ils feraient aimer les gens qui ont eu souci de baralipton. Et ils feraient pardonner aux jésuites leurs distinguo.
—Vous parlez de Kant, mon ami: quelle ignorance—voulue—ou quelle méconnaissance des frontières kantiennes, frontières non revisées pourtant, et frontières sans doute inrevisables. Tout comme l'auteur, ayant inscrit Probabilités au fronton du second dialogue et Rêves au fronton du troisième, a négligé un peu dans son texte même que les probabilités n'étaient pas certaines et que les rêves étaient improbables, tout à fait ainsi, ayant nommé Kant, par Eudoxe, au commencement des Certitudes, se heurtant aux antinomies de Kant, par Euthyphron, à la fin des Rêves, il a dans son texte même oublié un peu ce que je me permets de nommer la prudence et que l'on pourrait aller jusqu'à nommer la mégarde kantienne. Et même avant Kant. Eudoxe, au commencement du premier jour, portait sur lui un exemplaire des Entretiens sur la métaphysique, de Malebranche. Mais ces grands philosophes avaient un soin préalable de leurs définitions et de leurs distinctions. Une simple distinction du très grand, de l'indéfini et de l'infini, une simple distinction du perdurable, du temporel indéfini, du temporel infini et de l'éternel annulerait plusieurs paroles de Théophraste, plusieurs fondations de Théoctiste: elle endommagerait ainsi le Dieu qu'ils annoncent et qu'ils fondent. Au courant de ses probabilités, le citoyen Théophraste esquisse une théorie des probabilités qui n'est pas incontestable. Une simple définition de la proportion mathématique, une simple définition ou distinction de la nature et de la morale, distinction considérable au moins, immobiliserait beaucoup de comparaisons dégénérant en assimilations et en identifications. L'impératif catégorique est un peu facilement englobé. En vérité, ce Renan me ferait aimer le pédantisme. Je ne suis pas très partisan des spéculations immenses, des contemplations éternelles. Je n'ai pas le temps. Je travaille par quinzaines. Je m'attache au présent. Il en vaut la peine. Je ne travaillais pas dans la première et dans la deuxième quinzaine de mai 1871. Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né? Je travaille dans les misères du présent. Mais quand on se fonde sur l'immensité des rêves éternels pour démolir ma prochaine socialisation des moyens d'enseignement, je ne puis m'empêcher d'examiner un peu si les rêves sont rêvés selon les lois des rêves humains: car il y a des lois des rêves humains, il y a des frontières des rêves humains. Et si ces rêves ne sont pas humains, si on les nomme surhumains, je les nomme inhumains, et j'en ignore: Je suis homme, et rien de ce qui est inhumain ne m'est concitoyen.
—Et quand on se fonde, citoyen, sur l'immensité des rêves éternels pour me distraire de la considération des mortalités prochaines, je résiste invinciblement. Et quand on se fonde sur l'immensité de l'espérance éternelle pour me consoler de la prochaine épouvante, je refuse. Non pas que l'inquiétude et l'angoisse ne me soit douloureuse, mais mieux vaut encore une inquiétude ou même une épouvante sincère qu'une espérance religieuse. Tous ces fils de Renan, qui dialoguaient, étaient des savants religieux.
—Ou plutôt une inquiétude et même une épouvante, si elle est sincère, est bonne; au lieu qu'une espérance enchanteresse est mauvaise. Ne nous laissons pas bercer. Croyons qu'une souffrance vraie est incomparable au meilleur des enchantements faux. Ne soyons pas religieux, même avec Renan.
—Ne nous retirons pas plus du monde vivant pour considérer les sidérales promesses que pour contempler une cité céleste. Il me paraît que l'humanité présente a besoin de tous les soins de tous les hommes. Sans doute elle aurait moins besoin de nos travaux si les hommes religieux qui nous ont précédés avaient travaillé un peu plus humainement et s'ils avaient prié un peu moins. Car prier n'est pas travailler. Il me paraît incontestable que l'humanité présente est malade sérieusement. Le massacre des Arméniens, sur lequel je reviendrai toujours, et qui dure encore, n'est pas seulement le plus grand massacre de ce siècle; mais il fut et il est sans doute le plus grand massacre des temps modernes, et pour nous rappeler une telle mort collective, il nous faut dans la mémoire de l'humanité remonter jusqu'aux massacres asiatiques du Moyen-Age. Et l'Europe n'a pas bougé. La France n'a pas bougé. La finance internationale nous tenait. Nous avons édifié là-dessus quelques fortunes littéraires et plusieurs succès oratoires. Pas moi. Ni vous. Ni le peuple. Mais ni le peuple, ni vous, ni moi, nous n'avons bougé. La presse infâme, vendue au Sultan, abrutissait déjà le peuple. Et puis, cause d'abstention plus profonde: l'Europe est malade, la France est malade. Je suis malade. Le monde est malade. Les peuples et les nations qui paraissaient au moins libérales s'abandonnent aux ivrogneries de la gloire militaire, se soûlent de conquêtes. La France a failli recommencer les guerres de religion,—sans avoir même la foi. Les jeunes civilisations, comme on les nommait, sont plus pourries que les anciennes. Les rois nous soûlaient de fumées, comme on le chante encore, selon Pottier. Mais à présent, ce sont les peuples qui se soûlent de gloire militaire, comme ils se soûlent d'alcool, eux-mêmes. Auto-intoxication. La pourriture de l'Europe a débordé sur le monde. L'Afrique entière, française ou anglaise, est devenue un champ d'horreurs, de sadismes et d'exploitations criminelles. Réussirons-nous jamais à racheter les hideurs africaines, les ignominies commises par nos officiers au nom du peuple français. Mais non, nous ne le pourrons pas. Car il n'y a pas de rachat. Ceux qui sont morts sont bien morts. Ceux qui ont souffert ont bien souffert. Nous n'y pouvons rien. C'est à peine si nous pouvons atténuer un peu le futur. Par quels remèdes? Nous essayerons de l'examiner plus tard. Mais quand je vois toutes ces morts collectives menaçantes, quand je vois l'empoisonnement alcoolique et l'épuisement industriel, et quand je pense à la grande mort collective qui clorait l'humanité, je refuse audience à l'enchanteur: «Qu'importe, m'a dit l'enchanteur, qu'importe que l'humanité meure avant d'avoir institué la raison? qu'importe que mille humanités meurent? Une humanité réussira.» Quittons, docteur, je vous en prie, quittons la morale astronomique, et soyons révolutionnaires. Préparons dans le présent la révolution de la santé pour l'humanité présente. Cela est beaucoup plus sûr. Travaillons. En vérité, je vous le dis, ce Théophraste et ce Théoctiste sont parmi nos plus grands et nos plus redoutables ennemis. Tous les deux ils sont de grands détendeurs de courages.
—On peut et on doit relâcher les courages qui seraient tendus contre la justice et contre la vérité. J'admets que l'on soit détendeur de courages, que ce soit un métier. Mais je n'admets pas que l'on séduise les faibles et que l'on relâche les courages par des enchantements faux pour des enchantements indémontrables.