Laissons, mon ami, puisque ainsi vous-même l'avez demandé, laissons l'espérance intersidérale et continuons à causer de ce monde malade. Connaissez-vous des gens qui n'aient pas pour la mort les sentiments que vous avez eus.

—J'en connais, docteur, et j'en ai connu beaucoup, parce que j'ai connu beaucoup d'hommes. Il me souvient d'un camarade que j'avais et qui sans doute serait devenu mon ami, un tuberculeux, un poitrinaire, qui mourait depuis longtemps, grand, gros, doux, barbu d'une barbe soyeuse et frisée assez, très doux, bonne mine, calme et fort, très bon, l'un des deux hommes les plus bons que j'aie connus jamais. Il mourait lentement en préparant ponctuellement des examens onéreux. Il était très bon envers la vie et envers la mort, sans croyance religieuse et tout dévêtu d'espérance métaphysique ou religieuse. A peine s'il disait qu'il retournerait dans la nature, qu'il se disperserait en nature. Il est mort jeune embaumé de sérénité comme un vieillard qui a parfait son âge. Aucun de ses camarades, aucun de ses amis, quels que fussent déjà nos sentiments divergents, n'omettait de l'admirer, de l'aimer. Il avait évidemment pour la vie et la mort des sentiments tout à fait étrangers aux sentiments que j'ai, que j'avais ces jours-ci étant malade...

—Et que vous ne m'avez pas dit.

—J'y viendrai. Aucun de nous qui n'admirât cette singulière et laïque santé des sentiments au déclin de sa vie ordinaire et patiente.

—Cette admirable soumission patiente, cette admirable conformation consciente, ne serait pas sans doute aussi rare parmi nous si l'invasion des sentiments chrétiens ne lui avait rapidement substitué la soumission fidèle. Comparez la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies avec la résonance de certaines résignations stoïciennes.

—Je ne sais pas d'histoire, docteur. Je ne connais pas l'histoire de l'invasion chrétienne au cœur du monde ancien.

—Au cœur de la Ville et du Monde. Comparez seulement ces textes authentiques, la Prière au Manuel. Avez-vous pu analyser les sentiments, étrangers à vous, que votre ami avait sur la vie et la mort. Je suis assuré que ces sentiments étaient apparentés aux sentiments stoïciens.

—Je pourrais les analyser, docteur, mais non pas sans faire des recherches longues et difficiles parmi les souvenirs de ma mémoire. Et quand dans les connaissances de ma mémoire je me serais représenté les images des sentiments de mon ami, j'aurais à vous les présenter. Comment vous présenter ces nuances parfaitement délicates? Comment vous conter ces événements doux, menus, profonds et grands? A peine un roman pourrait-il donner cette impression. Et s'il vous faut un roman, docteur, allez le demander à mes amis Jérôme et Jean Tharaud. C'est leur métier, de faire des romans. Chacun son métier. Continuons la conversation.

—Quelles personnes avez-vous connues encore, mon ami, qui n'avaient pas les mêmes sentiments que vous devant la mort?

—Je ne saurais, docteur, vous les citer toutes.