Le lendemain à quatre heures tous étaient debout et pendant que deux soldats de chaque compagnie nous faisaient chauffer notre thé, les autres jetaient les tentes à terre et pliaient bagage.

A dix heures eut lieu la première halte, à McPherson's Creek, vingt-trois milles au nord de Calgarry. A deux heures, après avoir pris le dîner, l'on se remit en marche.

Rien d'extraordinaire le long de la route, excepté la rencontre d'un transport de sauvages. Un de nos charretiers, un Métis, fit remarquer, en route, qu'il était surpris de nous voir marcher si vite et ajouta qu'il était anxieux de voir combien de jours nous pourrions résister aux fatigues de la route.

Il serait bon d'ajouter ici que notre coiffure était loin de convenir au pays que nous traversions. Partis de Montréal avec nos képis, nous n'avions eu, en route, que des tuques en laine, et plusieurs préférèrent porter la tuque que le képi pour se protéger contre les ardeurs d'un soleil brûlant. La nuit, pas de difficultés, la tuque était préférable, car il était rare que nous nous réveillions le matin sans avoir au moins un pouce de neige autour du camp. Cependant, malgré tout, on avançait toujours courageusement et, vers cinq heures on fixa le camp au bord d'un lac. Aussitôt après souper, plusieurs soldats se mirent à faire toutes sortes de jeux, pendant que d'autres chantaient les gais refrains du pays. On joua et on s'amusa jusque vers les huit heures et demie, et le major Perry ainsi que la Police à cheval n'étaient pas les moins surpris de nous voir si enjoués après une aussi, longue marche. Nous étions à trente-deux milles de Calgarry.

Le samedi matin, à quatre heures, le lever. En peu de temps le camp fut levé et aussitôt le déjeuner pris, en route! Pour la première fois, ce jour là, nous commençâmes à souffrir de nos bottes. Chaque soir on les ôtait avec l'aide d'un confrère; mais, le matin, on les reprenait tellement roidies par le froid que ce n'était qu'avec beaucoup de douleurs qu'on les mettait. Les premiers milles de la marche semblaient toujours les plus longs et étaient les plus difficiles à parcourir, car notre souffrance aux pieds était atroce. Cependant, après trois ou quatre milles, le pied devenait insensible, plutôt engourdi par la douleur, et l'on marchait mieux. Vers deux heures et demie a.m. on traversa le ruisseau "de la Veuve." L'eau était tellement haute, qu'on fût obligé de se servir de deux charrettes pour le transport. On les vida, puis les mettant l'une devant l'autre dans l'eau on en fit une espèce de pont d'un genre nouveau. Vers quatre heures, on eut à traverser un second ruisseau; l'eau n'était pas bien haute, on le passa à pied. A quatre heures et demie a.m. on campa. Aussitôt, après souper, il y eut grande fête à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du major Robert. Ou chanta "En roulant ma boule" et beaucoup d'autres. Il y eut discours par le héros de la fête et le major Perry. Ce dernier complimenta beaucoup le bataillon sur son bon esprit et son énergie. La fête se termina par ce que les Anglais appellent "Grand Bounce." A dix heures tout le camp était silencieux. Nous étions à cinquante milles de Calgarry.

Le dimanche matin, à l'heure habituelle, nous étions debout et prêts à partir. Ce jour-ci, les chemins furent plus mauvais que jamais. A onze heures quand nous fîmes notre première halte, nous n'avions parcouru que huit milles, et chacun était heureux de pouvoir se reposer. A cinq heures et demie a.m., quand nous fixâmes le camp, nous étions à soixante-sept milles de Calgarry. Pendant cette journée, il arriva un incident qui fut le commencement de troubles sérieux et qui aurait pu se terminer d'une manière tragique sans le sang-froid du major Perry. Jamais les chemins n'avaient été aussi mauvais; à un certain endroit, nous eûmes à traverser un ruisseau, et comme l'eau était trop haute pour passer à pied, le major nous dit de monter dans les waggons. A peine arrivés de l'autre côté, il y avait une côte à monter. Depuis une journée ou deux, les charretiers ne semblaient plus nous traiter aussi amicalement, ce n'était qu'avec peine que Pou réussissait à les faire consentir à embarquer un soldat épuisé par la fatigue de la route. Or ce matin-ci, le sergent Beaudoin de la Cie No. 1 était monté avec deux soldats dans une voiture. A peine arrivé au bas de la côte, il sauta à terre et, voyant sa carabine entre les roues de la voiture, il cria; ail charretier d'arrêter, en même temps qu'il se baissait pour la prendre. Loin d'arrêter le charretier lui répondit grossièrement et frappa le sergent avec son fouet. En un clin-d'oeil, vingt crosses de carabines étaient levées sur le charretier et, n'eût-ce été l'intervention prompte du major Perry, il aurait été tué sur place. Par respect pour le commandant, les soldats se calmèrent un peu et, après quelques explications, le charretier fut sévèrement réprimandé, en attendant une enquête qui devait avoir lieu le soir même au camp. Le soir, l'enquête eut lieu. Le charretier fut renvoyé avec sa charge et tout son salaire fut retenu pour payer la carabine brisée.

Malgré tout cela, il y eut fête au camp ce soir-là, On mangea du bacon, dont le major Perry nous avait fait présent. C'était bon, car c'était nouveau; depuis Calgarry nous n'avions eu que du corn beef et des hard-tacks.

Lundi, les chemins continuèrent à être mauvais comme la veille. A un certain endroit surtout où il fallait traverser un ruisseau sur des branches, posées dans ce but, trois soldats perdirent pied et tombèrent à l'eau: ils en furent quittes pour un bain froid et quelque peu vaseux. Une couple d'autres ruisseaux plus profonds furent passés sur des charrettes. Après douze milles de marche, nous nous arrêtâmes vers les onze heures. Pendant que les cuisiniers préparaient le repas du midi, le bataillon fut rassemblé et le major Robert nous lut les ordres du jour entre autres le suivant: 1. Obligation stricte de ne pas se débarrasser de ses armes ni de ses munitions pendant la marche. A peine retournés à nos places sous les charrettes, une rumeur commença à circuler, parmi les soldats, que Gros-Ours venait à notre rencontre. Ceci joint au fait que les provisions commençaient à manquer (d'après les on dit) rendit les soldats quelque peu taciturnes et chacun se mit à nettoyer son fusil, et à voir si ses cartouches étaient en bon ordre. Au moment de partir, le major Robert nous annonça que le lendemain matin dix waggons vides nous rencontreraient et que les plus fatigués pourraient ainsi faire le trajet en voiture. Après plusieurs milles de marche, vers les quatre heures, quatorze charrettes vides, attelées de cayuses, furent rencontrées. Presque tous montèrent, et le voyage se continua au milieu des gais refrains des soldats heureux d'avoir enfin des transports. Vers cinq heures et demie a.m., le camp fut fixé et la nuit se passa sans incident en dépit des rumeurs et des faux rapports.

De bonne heure, mardi, on était prêt à partir et tous, satisfaits de ne plus marcher, se mirent en route joyeusement. Vers les dix heures, l'on arriva à la Rivière du Chevreuil Rouge, qui est à peu près à mi-chemin entre Calgarry et Edmonton. En descendant de voiture la compagnie No. 1 reçut ordre de construire un radeau pour traverser le canon; car la rivière était trop haute pour la passer à pied. On se mit joyeusement à l'oeuvre et, en moins d'une heure, un radeau, solide et bien fait, attendait sa charge. Il fallut alors penser à traverser le câble qu'on devait attacher sur l'autre rive. Après que plusieurs eussent tenté de le faire, mais en vain, le caporal Beaudoin et le soldat N. Robert de la Compagnie No. 1 s'en chargèrent et réussirent. Enfin le canon fat embarqué et plusieurs soldats montèrent à bord avec le major Perry.