On coupe les amarres et le radeau prend son élan. Il descend terriblement vite; quand, à peine rendu vers le milieu de la rivière, le câble se brise. Le courant entraîne le radeau et sa charge avec une vitesse vertigineuse. En vain des soldats essayent de jeter un bout de câble au major, leurs efforts sont infructueux et le radeau continue sa course. A cinq milles plus bas est un rapide des plus dangereux. Si l'on peut sauver la vie de tous ceux qui sont à bord, au moins faudra-t-il sacrifier le canon et les munitions... Tout à coup le major se précipite à l'eau et ayant saisi un câble de la main d'un soldat, il remonte à bord et, en quelques minutes, tous y mettant la main, on obtient une nouvelle amarre et le radeau est sauvé. Il atterrit trois milles plus bas, à peine à un mille et demi de la chute. Le canon fut débarqué à terre, mais le radeau dut être abandonné. Des chevaux furent bientôt attelés au canon et, les soldais aidant, on le ramena au trait. Cependant ce ne fut pas sans accident. Le soldat Alex Martin, un jeune français, était à aider à monter le canon, quand il se fit prendre la tête entre une des roues et un arbre. La blessure fut des plus sérieuses, mais le jeune brave endura les douleurs les plus vives sans se plaindre. Il ne devint mieux; qu'une quinzaine de jours plus tard. L'accident arrivé au radeau nous retarda beaucoup, car le seul transport qui nous restait était un vieux bac. On travailla nuit et jour, chaque waggon fut transporté morceau par morceau, les provisions, munitions et le reste, malgré une pluie battante. On divisa notre bataillon en deux parties, dont l'une avait la garde de la rive nord et l'autre de la rive sud.

Il y avait à peine un nombre suffisant de tentes pour les provisions, sur la rive nord, et ceux qui étaient traversés durent passer la nuit à la belle étoile, heureux encore s'ils avaient pu trouver une couverte pour s'envelopper.

Vers une heure du matin, le 29, l'on fut réveillé par des cris d'alarme et d'appels au secours, jetés par quelques soldats qui étaient tombés à l'eau en traversant. En peu d'instants, tous ceux qui dormaient étaient debout et déjà rendus sur la scène de l'accident. Tous furent sauvés et en furent quittes pour un bain à l'eau froide. Malheureusement il y avait à bord une dizaine de knapsacks qui furent perdus grâce à l'excitation des rameurs. La journée se passa à continuer de traverser les provisions. Le soir, vingt hommes de la compagnie No. 8 reçurent l'ordre de rester en cet endroit, sous le commandement du lieutenant Normandeau. La nouvelle nous prit un peu par surprise, et la surprise était loin d'être agréable. Divisés déjà comme nous l'étions et surtout ayant bon espoir de rejoindre nos frères avant longtemps, cette nouvelle séparation ne fut pas sans soulever des murmures. Mais, enfin, à la guerre comme à la guerre: l'on dut se soumettre. La veillée fut silencieuse, la nuit de même.

Le lever eut lieu à six heures le lendemain. Vers les dix heures, on lança à l'eau un nouveau bac, plus grand que celui dont nous nous étions servis.

Ce bac, qui venait d'être terminé, avait été construit très solide, pour qu'il pût durer plus longtemps, et était mû au moyen d'un certain appareil d'un genre nouveau, relié à un câble en fer tendu d'une rive à l'autre. L'après-midi fut donnée au repos. La seule interruption fut l'arrivée de transports venant du nord. Un des charretiers rapporta que l'on s'attendait à une attaque à Edmonton; ce qui ne nous encouragea pas un peu à partir au plus tôt pour rejoindre nos frères et leur aider. Le soir, il y eut grande fête au camp. L'on imita le pow-wow (danse de guerre) des Sauvages. Une dizaine de soldats du 65e ainsi que deux ou trois de la police à cheval se vêtirent de couvertes et exécutèrent à la lettre un programme imaginaire. Après, l'on eut ce que les Anglais appellent: "Tug of war," La soirée se termina par des chants canadiens, puis chacun s'en fut se coucher. La nuit fut très-froide.

Le 1er de mai au matin le lever eut lieu à cinq heures. On alla se laver à la rivière, puis avant déjeuner, tous se mirent à genoux pour chanter "l'Ave maris Stella." Après déjeuner, l'on se hâta de traverser ce qui restait sur l'autre rive et, à midi, nous pliions bagage. A quatre heures nous nous mîmes en route, notre départ ayant été retardé par la difficulté qu'on eut à traverser les chevaux. Après quelques milles de marche, nous choisîmes un bon endroit pour camper, et, à neuf heures, nous nous reposions sous la lente à cent-quatre milles d'Edmonton. Ce jour-là, le major Perry nous fit de grands compliments. Il nous dit qu'il avait déjà commandé des soldats aussi courageux et obéissants, mais qu'il n'en avait, jamais commandés d'aussi gais. Le mot de passe cette nuit fut "Big Bear," mot significatif; ce qui cependant ne troubla le sommeil d'aucun soldat.

Pendant la nuit, le major Perry reçut une dépêche du général Strange. Personne n'en apprit bien long sur le contenu de ce message. La rumeur circula cependant que l'on avait reçu ordre de faire le voyage en quatre jours, et que l'on était averti que les Sauvages nous attendaient à quarante milles. A six heures, le lendemain, nous partions de nouveau. Le temps était devenu beau. Vers le midi, cependant, la chaleur devint insupportable. Chacun cherchait l'ombre, et s'étendait du mieux qu'il pouvait sous une charrette quelconque. Vers deux heures on repartit. On traversa bientôt le ruisseau de la Tortue, sur lequel l'aile droite du bataillon avait posé un pont assez solide. Vers les cinq heures, l'on arriva à la Rivière Bataille que l'on traversa sur des charrettes. Nous campâmes à un mille environ au nord de la rivière. Nous étions à trente-cinq milles au nord de la Rivière du Chevreuil Rouge. Pendant la veillée, un chef de la tribu des Stonies, Tête Fine, vint nous faire visite. Il fit mille protestations d'amitié à nos officiers et leur déclara que sa tribu resterait loyale au gouvernement.

Le lendemain, dimanche le 3, le lever eut lieu à quatre heures; départ à six heures et dix minutes a.m. Le temps se continua beau; mais les chemins furent mauvais pendant au moins six milles. Vers les neuf heures, nous passâmes la réserve des Stonies, où réside le Rev. Père Scullen. Un petit "Union Jack" flottait au-dessus de la tente du chef Peau d'Hermine. Il était près de midi quand nous nous arrêtâmes pour la dîner. Peau d'Hermine vint visiter la major, accompagné de sa femme, de son fils Cayote, et de quelques autres Sauvages. Le chef avait revêtu «m uniforme des grandes fêtes, et il nous était impossible de compter le nombre de couleurs qui bariolaient sa tunique. Quand à celui qui semblait lui servir d'intendant, son costume était des plus simples: une vieille tunique noire à boutons dorés, et des culottes brunes. Ils passèrent environ une heure à converser avec le major, (car Peau d'Hermine s'exprime assez bien en anglais), à fumer la pipe et à partager le menu du camp. Ces Sauvages nous ont paru passablement civilisés. Ils sont chrétiens et s'adonnent aux travaux des champs. Cependant ils habitent encore leurs wigwams et construisent de» hangars pour mettre à l'abri leurs grains et leurs animaux.

A deux heures nous étions de nouveau sur la route, et vers les six heures nous étions campés à quatre milles au nord de la Ferme du Gouvernement, aux Montagnes de la Paix, trente-six milles d'Edmonton.