Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre Sauvage, de costume encore plus étrange, entre en scène. C'est Alexis, surnommé le Prêtre des Montagnes. De loin, il ressemble étrangement au fameux vicaire de Wakefield. Grimpé sur une haridelle aux allures douteuses, une grande croix rouge flanquée au milieu du dos, un vieux chapeau enfoncé sur le crâne, il avait un air de Sancho Pança impossible à dépeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval, sa figure ascétique et son apparence religieuse impressionnèrent les soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande jaquette bleue, un châle blanc avec une grande croix en flanelle rouge sur les épaules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un crucifix à sa ceinture. Il parla en français et servit d'interprète à Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail, qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir. Il était deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain voyage.
Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de l'après-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit joyeusement en route pour Edmonton.
CHAPITRE II.
FORT EDMONTON.
Dans le but de procéder systématiquement au récit des événements qui se rattachent au séjour de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts qu'il a eu pour mission de défendre, Edmonton suit immédiatement Ostell. Après la compagnie No. 1, passons à No. 2. L'auteur a hésité quelque temps à placer le récit de la défense d'Edmonton à la seconde place, car son importance lui donne droit à la première. A Edmonton en effet étaient les quartiers généraux du commandant en chef de toute la ligne de défense de Calgarry à Fort Pitt. Ce n'est qu'après mûre réflexion et pour rendre plus claire dans l'esprit du lecteur la position de chaque compagnie du bataillon, que l'auteur s'est décidé à faire le récit en se basant sur l'ordre des compagnies dans le bataillon.
Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg que les citoyens de l'endroit ont qualifié du titre pompeux de (town) ville. Cette ville (puisqu'on l'appelle ainsi) est située à un mille de la Saskatchewan et est, en général, bien bâtie. Toutes les constructions sont en bois, il n'y a que deux maisons en brique. Les habitants de la ville sont pour la plus grande partie des Anglais, les Canadiens résident aux environs sur les terres qu'ils ont défrichées.
Sur les bords de la Saskatchewan s'élève le fort de la Baie â'Hudson. Ce fort, dont les murs consistent en pieux enfoncés en terre et fortement liés les uns aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson, les quartiers des employés et des dépendances considérables. Comme il est muni d'un bon puits qui peut fournir de l'eau ad libitum à une garnison assez considérable, il pourrait soutenir un assez long siège contre des troupes qui ne seraient pas munies d'artillerie. Sans être d'une libéralité excessive ni d'une politesse extraordinaire, les employés de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont cependant témoigné assez de sympathie. Les marchands nous ont bien vendu leurs marchandises au plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus haut prix dans l'Ouest; mais c'était pour eux une occasion unique de voir de leurs yeux de l'argent. Car il faut dire que cette expédition du Nord-Ouest a été un bonanza pour cette région. Lorsque nous y sommes arrivés, l'argent y était des plus rares, le cultivateur, le producteur échangeaient leurs produits contre de la marchandise et la plupart du temps l'argent n'entrait pour rien dans toutes ces transactions. Notre arrivée a été comme un: torrent d'argent qui a envahi le pays. Les semences étaient presque terminées et les cultivateurs attendaient la moisson les bras croisés; tout-à-coup, grâce à la révolte, les voilà qui louent leurs chevaux au gouvernement à raison de $8.00 par jour pour deux chevaux et de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs animaux cent pour cent plus qu'ils ne valent et ainsi de suite pour leurs autres produits. La compagnie de la Baie d'Hudson avait une quantité de provisions en magasin, le gouvernement a tout acheté au maximum. Si on pouvait en ce cas-ci appliquer, pour trouver la cause de la rébellion, le vieux proverbe "le vrai coupable est celui à qui le crime profite," on n'aurait pas besoin de se demander si certains fournisseurs ne sont pas au fond de cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un autre côté, les missionnaires ont perdu toute leur influence sur les Métis et les Sauvages en révolte. Les chefs de ces rebelles leur ont représenté les prêtres comme des traîtres vendus au gouvernement. La preuve, c'est que les Sauvages ont massacré deux missionnaires, ce que n'avaient jamais fait auparavant même les Sauvages idolâtres.
Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les choses ne changeront pas.