Les blancs ont aussi à se plaindre du gouvernement, Il y a ici d'honnêtes colons canadiens et anglais qui sont établis sur des terres qu'ils possèdent depuis plusieurs années et qui, cependant, n'ont encore pu obtenir de lettres patentes.
Si les choses continuent ainsi, avant longtemps, nous aurons une seconde rébellion à abattre et cette fois ce ne serait plus une révolte de Métis mais de colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi beaucoup du monopole exercé par la compagnie de la Baie d'Hudson et de la conduite des agents des Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en grande partie des troubles qui ont éclaté dans certaines tribus. On leur reproche leur incapacité, leur malhonnêteté dans certains cas et souvent leur ignorance complète des moeurs et coutumes des gens sur les intérêts desquels ils ont la charge de veiller.
Les notes qui précèdent ont été cueillies ça et là, elles ont été fournies à l'auteur par les colons canadiens des environs, si elles ne sont pas exactes, elles représentent du moins l'état d'esprit dans lequel se trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous sommes passés à Edmonton.
Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les choses ne changeront pas. Le bataillon droit du 65e arriva à Edmonton le 1er mai; quatre jours plus tard le bataillon gauche entrait aussi au Fort. Après que la division du bataillon eût été décidée, le général Strange confia à la compagnie No. 2 la garde de cette place importante. Le capitaine des Trois-Maisons, assisté des Lts. DesGeorges et Charest, était l'officier en charge du détachement du 65e, mais le général Strange qui y tenait encore ses quartiers généraux, en était le commandant. Le 14 mai, le Lieut-Col. Ouimet arriva de Calgarry à Edmonton, accompagné du Major Brisebois, ancien officier de la Police à cheval et fondateur du Fort Brisebois connu aujourd'hui sous le nom de Calgarry. Le voyage de Calgarry à Edmonton, deux cent quinze milles, avait été fait en quatre jours. L'arrivée du colonel fut saluée par des cris de joie de la part de tous les soldats du bataillon. A peine descendu de voiture, le colonel alla se rapporter au Major-Général Strange qui le félicita sur son heureux retour. Il le remercia des services qu'il avait rendus à la division d'Alberta par la manière habile dont il s'était acquitté de sa mission à Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des raisons politiques il s'était répandu tant de fausses rumeurs au sujet de ce voyage.
La même après-midi, le général Strange quittait Edmonton en bateau, accompagné du 92ème d'Infanterie Légère de Winnipeg, en route pour Victoria où l'attendait le bataillon droit du 65ème. Un ordre de brigade, lu avant le départ du Major-Général, enjoignait au Lieut-Col. Ouimet de rester à Edmonton comme commandant militaire du District avec le contrôle des détachements du 65ème en garnison dans les différents postes, la surveillance des Sauvages des réserves environnantes. Il reçut aussi instruction spéciale de veiller à maintenir les communications de la colonne expéditionnaire du Général Strange, et d'assurer son approvisionnement dont la base était Calgarry. A part les officiers déjà nommés, le Capt. Bossé, capitaine paie-maître du bataillon, resta à Edmonton. Le Major Brisebois qui avait offert ses services fut accepté comme officier d'état-major et ses services ainsi que son expérience furent d'un grand prix.
Dès le lendemain du départ du Général Strange, une députation des Canadiens et des Métis de St-Albert, composée de cinq représentants des deux nationalités, se rendit auprès du Colonel Ouimet avec une lettre de Mgr Grandin. Ils représentèrent qu'une Danse de la Soif avait été convoquée par des émissaires de Gros-Ours sur la réserve de la Rivière Qui But, à dix milles en arrière de St-Albert. Le but de cette assemblée était de déclarer la guerre aux blancs, et les Sauvages s'y rendaient de tous côtés. Il y avait même une date fixée, le 24 mai, pour le pillage et le massacre des habitants de St-Albert et d'Edmonton. Sur la suggestion du Colonel, le lendemain, une grande assemblée de tous les Canadiens et les Métis de St-Albert eut lieu, et soixante et quinze Métis après avoir prêté le serment d'allégeance, reçurent des armes et se mirent en état de défense. M. Samuel Cunningham [3] était leur capitaine; il était assisté de MM. Bellerose et Maloney comme lieutenants. Le même soir vingt-cinq des nouveaux volontaires étaient mis en service actif et placés en éclaireurs tout près de la réserve pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur leurs desseins. Ils firent, si bien leur devoir que les Sauvages, au bout de quelques jours, abandonnèrent leur projet de danse et retournèrent sur leurs réserves Respectives.
Footnote 3:[ (return) ] M. Cunningham a été élu l'automne dernier membre du Conseil du Nord-Ouest.
Un événement important qui marqua le passage du bataillon en cet endroit fut la procession de la FÊTE-DIEU. Environ cinquante hommes de la compagnie No. 2 à Edmonton et de la compagnie No 7 au Fort Saskatchewan y prirent part et servirent d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au bras, avec leurs officiers. N'eut-ce été l'absence de la musique du régiment on se serait cru à Montréal. Le zèle que déployèrent en cette circonstance les habitants de St-Albert pourrait témoigner à lui seul de l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun avait envoyé sa voiture pour transporter les volontaires et le voyage fut des plus gais. Après la messe, un dîner splendide, préparé par les soeurs grises de la Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes salles de l'Évêché. Il serait à propos de mentionner ici l'oeuvre immense que font les religieuses de cet ordre en cette localité. Établies dans le pays depuis plusieurs années, elles y ont fondé un orphelinat sous la haute protection de l'Évêque. Recueillant, un peu partout, de pauvres petits enfants indiens, elles les élèvent dans la voie de la vertu la plus sévère et, tout en préparant leurs âmes à la grâce, dissipent les ténèbres de l'ignorance où sont plongés leurs jeunes esprits. Aussi quelle agréable surprise pour les volontaires que d'entendre ces jeunes pupilles chanter "Les Souvenirs du Jeune Age" en bon français, prononcé avec un accent métis inimitable, et le "Home sweet home" en bon anglais. A part cette instruction intellectuelle, les bonnes religieuses habituent leurs élèves aux travaux manuels de toute sorte et les disposent à mieux goûter tous les bienfaits de la civilisation.