A peine arrivés à trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard, les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit à travers des flots de poussière. Après une demi-heure de course, nous arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salué par des cris de joie.

A six heures nous avions traversé la Saskatchewan et montions la côte au milieu des saluts bruyamment manifestés de nos frères des autres compagnies. La compagnie No.2 était encore dans le Fort et les compagnies 7 et 8 étaient campées, depuis leur arrivée, sur le côté sud du Fort. A peine arrivés, nous montons les tentes.

Nous fûmes témoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour empruntant sans doute quelque peu de sa vélocité à la forme et à la nature de l'endroit, ressemblait à ces chasseurs sauvages qui profitent de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'élancer tout à coup sur la proie méditée; l'immense globe d'or courait à travers les montagnes, s'arrêtant de temps à autre sur quelque cime escarpée, puis bondissait derrière un pic plus élevé, pour reparaître plus loin à travers quelque crénelure géante et finalement s'engouffrait subitement et comme renversé par un Être plus fort dans quelque abîme secret derrière la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur langage poétique: "l'astre céleste va se fondre dans les bras glacés des Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence régnait dans le camp.

30 juin.—Comme tout le monde était plus ou moins fatigué du voyage, terminé la veille, et que de plus il n'y avait rien à faire, on nous laissa lever à l'heure qu'il nous plût. La parade devait avoir lieu à 10 heures et plusieurs se levèrent à 9.45 heures. On nous distribua des pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent, tous ayant la même patente, mais les pantalons étaient de toutes couleurs et de toutes qualités. A deux heures de l'après-midi on eut une inspection générale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du jour. A trois heures, les tentes étaient à terre: à cinq; elles étaient pliées et embarquées avec le reste du bagage. Après s'être fait attendre depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie et l'on se mit en route.

C'était un bateau assez grand et construit expressément pour naviguer sur la Saskatchewan; son nom est "la Baronne". A 7.30 hrs. a.m. le sifflet crie, les amarres sont tirées et l'on part. D'aucuns disent que nous en avons pour quinze jours à bord, d'autres que nous serons rendus au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hâte d'en descendre avant même de monter à bord. Comme nous partons les soldats de l'Infanterie Légère de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels se mêle une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris répétés et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage.

Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons l'ancré au bord d'un bois touffu; les maringoins nous dévorent toute la nuit.

JUILLET

1er Juillet—Il est à peine deux heures du matin que nous reprenons notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arrêtons vers les onze heures à trois milles à l'ouest de Victoria, pour prendre une charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots. Vers deux heures de l'après-midi nous passons devant Victoria. Le fort est situé sur la rive nord de la rivière. Une foule de sauvagesses accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons jusqu'à 10 heures du soir quand l'ancré est jetée.

2 juillet.—Départ du bateau à deux heures du matin. Nous allons bien lentement à cause d'un brouillard épais qui cache les écueils. A sept hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le bateau passe devant le monument élevé par les autres compagnies du 65ème aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se découvrent respectueusement. Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent jusqu'à Battleford. Enfin vers les trois heures de l'après-midi nous arrivons à Fort Pitt. La rive est couverte de nos frères d'armes parmi lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et le Dr. Paré. Le général Middleton et le major-général Strange sont à bord du "North West" et nous saluent au moment où nous jetons l'ancre. A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis.

On se donne de bonnes poignées de mains, on se raconte les incidents les plus marquants de la campagne et la meilleure entente règne partout. Presqu'immédiatement nous obtenons un congé de quatre heures et tous descendent à terre. Le soir nous couchons de nouveau à bord du vaisseau, et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupières. Tous sont heureux, tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble après 72 jours de séparation. La nuit est fraîche et nous sommes délivrés des moustiques.