CHAPITRE II.

DE FORT PITT A MONTRÉAL

Le bataillon est maintenant réuni. Toute la journée du trois juillet fut employée à charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles pendant lesquels il nous était permis de nous reposer se passaient en silence, car il faut le dire, aussitôt que la joie bien naturelle des soldats de se retrouver après une assez longue séparation fut passée, un sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influença même les officiers. Notre coeur saignait à la vue de la nudité de l'endroit. Pas une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles, rien! rien que la plaine immense à laquelle l'herbe brûlée et jaunie formait une robe de crêpe dernier vestige de la dévastation. Seul au milieu de cette scène apitoyable, le vieux chantier délabré, qui conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le délivrera des misères d'ici-bas. Ce n'était plus un fort: deux bâtiments de 15 pieds par 12, en bois brut, entourés, pour la forme, d'une ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la dernière guerre voilà ce qui frappait l'oeil du visiteur.

Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait à l'intérieur, un spectacle non moins triste s'offrait à sa vue.

Dans la cour qui sépare les deux bâtiments, un homme passerait sa journée à ramasser et classifier ce qui traîne. Ici, un couteau rouillé, plus loin, une carabine brisée, partout débris sales et puants qui infectent l'atmosphère des environs. Un des bâtiments, celui du nord, sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie.

Cependant presque tous les soldats allèrent voir ce qui restait du Fort, et leur démarche ne fut pas vaine, car il était superbe dans son délabrement.

Même la fétidité qui s'échappait de la cour lui donnait un air de je ne sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgré vous, à la paupière, une larme de regret et de pitié.

Après avoir visité le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable Cowan. On s'agenouilla auprès du tertre dont la verdure changeait de nuance petit à petit et sur lequel quelques fleurs, plantées par des mains amies, pliaient tristement la tète et semblaient frémir au contact de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune martyr, car c'en fut un.

Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coupés, la poitrine ouverte et quant à son coeur, quelque Sauvage le lui avait arraché et l'avait emporté à son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui ramassèrent ce pauvre cadavre mutilé, émus jusqu'aux larmes à la vue de son état, lui creusèrent-ils une tombe aune centaine de verges du fort.

On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu préserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles élèvent plus haut leurs corolles nuancées et répandent autour de cette tombe un parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et, lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur variété de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom.