Dès six heures et demie du matin, nous étions dans la plaine et nous faisions l'exercice militaire, commandés par l'instructeur Labranche. A sept heures et demie, l'exercice était fini, la lecture des ordres du jour eut lieu. La fin de la campagne nous était annoncée, et nous recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose nous intriguait, tout le bataillon avait reçu ordre de descendre la Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "Baroness" et c'est à peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une manière convenable. Aussi, malgré le plaisir de voyager ensemble, chacun trouvait un mot à dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de nous ramener chez nous comme des sardines en boite.
A trois heures de l'après-midi, les colonels Ouimet et Hughes inspectèrent le bataillon. On passa la nuit à bord du vaisseau et après tout nous n'étions pas trop mal.
Samedi, 4—Dès deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont décédés pendant la nuit. Tous les pavillons sont baissés à mi-mât en leur honneur. Une atmosphère de tristesse semble peser sur le bateau et l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone d'un matelot qui sonde la rivière et dit au capitaine le nombre de pieds d'eau où passe le vaisseau.
Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitôt dans une quantité d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent encore, après avoir navigué quelques secondes dans deux pieds d'eau, le bateau s'échouait sur un banc de sable quelconque. On déchouait généralement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'était pas bien grande.
Dans le cours de l'après-midi nous essuyons une tempête de pluie et de grêle. La plupart des couvertes étendues sur le bord du vaisseau furent mouillées en peu d'instants, et malgré qu'on les enlevât, et que la pluie eût cessé, ceux dont les places étaient encore humides passèrent une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le lendemain.
Vers les cinq heures de l'après-midi, on passe devant un camp sauvage; les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous regardent passer en silence.
Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; après quelques heures de marche on aurait juré qu'il n'y avait que des bancs de sable sur notre route. Des deux côtés s'étendent à perte de vue d'immenses îles de sable et leur couleur grisâtre, vue au clair de la lune, avait un effet des plus étrange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon avance on les voit se traîner comme des couleuvres autour de nous, et, de temps à autre comme enlacés dans leurs replis; nous nous échouons sur quelque monticule de sable caché traîtreusement sous la nappe de couleur vert-pâle de là rivière. Fatigué de ces obstacles devenus plus fréquents à mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancré et l'on passe une nuit tranquille à une trentaine de milles à l'ouest de Battleford.
Dimanche, 5—A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau poursuit sa course accidentée. Rien de particulier à bord, excepté l'impatience des soldats d'arriver à Battleford. Enfin, vers huit heures et demie, nous voyions le "Marquis" et le "North-West" à un demi-mille en avant de nous, arrêtés sur les bords d'une assez jolie baie.. Le mot "Battleford" est sur les lèvres de tous. En effet, nous sommes rendus.
Chacun jette un regard de curiosité sur la rive et n'est pas peu surpris de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le rivage. Sans commandement, mus par le même sentiment d'amitié et d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers lui. Il est encore pâle mais paraît marcher sans trop de difficulté. A peine a-t-il mis le pied à bord du bateau qu'une véritable ovation commence et si nous n'avions su qu'il était encore souffrant, de sa blessure, je crois qu'on l'aurait promené sur nos épaules. Chacun l'interroge avec intérêt sur sa condition, quelques-uns lui posent des questions des plus naïves, tous sont heureux et Lemay comme les autres.
Pauvre jeune homme! tu n'as pas de père qui t'attende à Montréal pour te serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mère non plus qui gémisse en s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange si bien les choses, mieux vaut peut-être qu'elle soit au ciel depuis longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait brisé le coeur; un frère seul là-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes ces figures réjouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces cent mains amies qui t'offrent; la plus généreuse amitié et si tu pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant à plaindre, car au lieu d'un seul frère tu en as cent et plus, de vrais frères, ceux-là, des frères d'armes, dont l'amitié est franche et dévouée.