Cette place s'appelle l'Anse du Télégraphe. A peine revenus à bord, on nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures étaient bien inutiles, car à quoi nous aurait servi notre argent dans un pays où les magasins étaient aussi rares que les châteaux? La nuit fut très-froide.
Mercredi 8—Le lever se fait de bonne heure.
L'avant-midi est très-froide et presque tous mettent leur capote grise. Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer.
Situé au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli village de Prince Albert s'étend sur une longueur de plusieurs milles. Ce sont de jolies maisons blanches, espacées par de grands vergers ou de gais jardins de fleurs multiples, ici et là une maison en briques rouges varie d'une manière agréable la beauté du tableau. On distingue entre tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs mouchoirs. Enfin l'ancre est jetée et nous obtenons un congé de deux heures pour visiter la place.
Quelques-uns se dirigent vers le couvent sûrs d'y recevoir un bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut plus que récompensé par la manière dont ils furent reçus. Une religieuse leur fit visiter la classe, où une jeune métisse enseignait l'A. B. C, à de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et prendre en pitié; après la classe, la bonne religieuse unit ses prières à celles des soldats pour demander à Dieu un heureux retour, prières qu'elle avait souvent répétées pendant la guerre; après cette visite ils retournèrent au bateau, où ils apprirent que Gros-Ours était prisonnier au Fort. Ils se dirigèrent vers l'endroit désigné. Déjà une foule de volontaires du 65ème se pressent aux fenêtres grillées d'une petite cabane de bois. C'est là que Gros-Ours est renfermé. Cependant la porte reste fermée et malgré nos supplications les hommes de la police à cheval qui font la garde à l'intérieur s'obstinent à nous refuser l'entrée. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte." L'ordre est aussitôt exécuté et c'est à qui entrera le premier. La petite prison est bientôt remplie et il en reste encore autant à la porte qui brûlent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la bonne fortune d'être les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous purent contempler de près celui qu'il y a un mois à peine ils auraient avec plaisir passé au fil de la baïonnette.
Le célèbre chef Cris est étendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps à autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre désappointement. Son fils, âgé de douze ans à peine, nous regardait avec de grands yeux noirs, honteux lui-même d'être exposé aux regards des curieux qui venaient le voir comme une bêle rare ou un héros féroce.
Enfin Gros-Ours, étouffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa résistance opiniâtre aux troupes du Gén. Middleton. Tout rapetissé sur lui-même, il se sent humilié de sa défaite et de sa triste position. Avait-il donc tant combattu pour n'avoir après tout que l'avantage d'être examiné comme un animal rare d'une ménagerie quelconque? Nous pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du départ et après l'avoir considéré une dernière fois, tous reprennent le chemin du bateau en méditant sur son sort et en discutant entre eux le résultat probable de son procès.[4]
Footnote 4:[ (return) ] Il a été jugé par la juge Rouleau à Battleford,—le 25 septembre il fut condamné à 3 années de pénitencier.—le 28 du mène mois il passait à Winnipeg et le lendemain il a été enfermé dans le pénitencier de la montagne Stony.
À quatre heures, tout le monde étant revenu à bord, le bateau continua sa route. Au moment du départ, le maire de la localité, qui avait été colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes et, se faisant l'interprète de la population de Prince Albert, nous félicite du succès de nos armes, de notre courage etc, et termine en nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des cigares dus à la générosité du maire de Prince Albert.
Une heure plus tard, nous descendions à terre pour monter à bord une vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en moins d'une heure, nous étions prêts à partir.