Sous la poussée des Mordvines, ces Finnois quittèrent les vallées de l'Oka et de la Soura et partirent à la recherche de nouvelles terres. Un groupe, passant le Volga, remonta la Vétlouga, pour se diriger vers la Viatka. Une autre fraction du peuple tchérémisse longea la rive droite du Volga, puis traversa le fleuve et alla s'établir dans le nord du gouvernement actuel de Kazan.

A la fin du XVe siècle, les Tchérémisses avaient atteint la région qu'ils occupent actuellement, laissant sur la rive droite du Volga une arrière-garde, aujourd'hui fortement entamée.

Cette migration s'est effectuée par étapes, et dans chaque étape les émigrants ont séjourné longtemps.

Les traditions des Tchérémisses ont conservé le souvenir de ces déplacements. Les habitants du district de Tsarévokoktchaïsk racontent que leurs ancêtres étaient originaires de la vallée de la Soura, et ceux du district de Kosmodémiansk que leurs pères habitaient jadis à l'ouest de cette rivière dans le gouvernement de Nijni-Novgorod. Très caractéristique est la prière des Tchérémisses du gouvernement de Kostroma dans laquelle ils demandent aux dieux de leur donner autant de blé qu'il y a de sable dans le Volga. Cette invocation remonte sans aucun doute au temps reculé où les ancêtres de la population actuelle habitaient les bords du fleuve[17].

[17] Cet historique des migrations de peuple tchérémisse est résumé d'après l'excellent ouvrage de M. Smirnov, Tchérémissis, que nous aurons souvent l'occasion de citer.

Du noyau tchérémisse refoulé au nord du Volga se détacha au XVIIe siècle un groupe nombreux envoyé par le gouvernement russe pour coloniser le pays des Bachkirs. Telle a été l'origine de l'îlot tchérémisse du gouvernement d'Oufa.

Dans la vallée du Volga, sur la rive droite du fleuve, à côté des Tchérémisses, habitent les Tchouvaches. Les auteurs ne sont pas d'accord sur la place de cette race dans les classifications ethnologiques; les uns la regardent comme un rameau turc modifié par l'influence finnoise; les autres, comme des Finnois tatarisés. Comme nous le dirons plus loin en détail, autour de Tsevilsk les Tchouvaches ont assez bien conservé le caractère finnois; ceux qui habitent plus au sud ont, au contraire, adopté la civilisation turque. L'effectif de cette race est évalué à 550 000, disséminés dans les gouvernements de Kazan, Simbirsk et Saratov. Le groupe le plus important massé autour de Tsevilsk compte environ 450 000 individus.

En bloc les Finnois du Volga peuvent être évalués actuellement à 1 500 000. A cet effectif, si on ajoute le groupe permien, c'est-à-dire les Votiaks, les Permiaks et les Zyrianes, puis les Caréliens et les Lapons du gouvernement d'Arkhangelsk, enfin les Finnois de Finlande et ceux des provinces Baltiques, on arrive à un total de 4 millions et demi de Finnois établis dans la Russie septentrionale. Au milieu de la grande masse slave, ces différentes races sont aujourd'hui éparses comme des îlots témoins d'un continent disparu, mais aux premiers âges de l'histoire elles formaient un groupe compact et continu de l'Oural à la Baltique.

Au nord, les Tchoudes Zavolotskaïens, les ancêtres des Caréliens actuels, reliaient le groupe permien à celui de Finlande. D'un autre côté, dans le bassin du haut Volga, les Finnois étaient rattachés à leurs congénères des bords de la Baltique par des peuples aujourd'hui disparus, les Vesses, les Muroniens et les Mériens dont l'origine finnoise a été mise en lumière par les belles recherches des savants russes, notamment du comte Ouvarov. Les Vesses étaient établis autour du Bielozero, dans cette région aux eaux indécises, qui commande l'accès du bassin du Volga et de celui de la Dvina. Les Muroniens, dont le nom s'est conservé jusqu'à nos jours dans celui de la ville de Murom, occupaient la vallée de l'Oka; entre ces deux peuples habitaient les Mériens, les ancêtres des Tchérémisses[18] dans les gouvernements de Iaroslav et de Vladimir, autour du lac de Péréslav et de Rostov; de ce centre ils rayonnaient dans les gouvernements de Moscou, de Tver, de Kostroma, de Nijni-Novgorod, de Riazane et de Toula. Ainsi, toute la Russie septentrionale et une grande partie de la Russie centrale, notamment la région voisine de Moscou, le centre actuel du monde slave, ont été occupées par des races finnoises, à une époque relativement rapprochée[19].

[18] Dans un fort intéressant mémoire (Sur la parenté ou les rapports des Mériens et des Tchérémisses, en russe) M. T. Smirnov démontre l'étroite parenté des deux peuples à l'aide de la philologie, ainsi que l'avait déjà indiqué Castren. Comme les Tchérémisses actuels, les anciens Mériens portaient des vêtements ornés de galons et en guise de bijoux des colliers de monnaie (Ouvarov).