[19] Veské, Slaviano-finskiia koultournyia otnochéniia po dannim yazika, Kazan, 1890.
Dans cette partie de l'Empire des tsars s'est produit un phénomène ethnologique semblable à celui dont l'Allemagne du Nord a été le théâtre. De même que les Slaves, habitants primitifs du Brandebourg et de la Prusse, ont été absorbés par les Allemands, de même les Finnois d'une partie de la Russie ont disparu sous la pression des Slaves. Longtemps on a pensé que cette substitution d'une race à une autre s'était produite pacifiquement, qu'il y avait eu lente infiltration d'un peuple dans l'autre. L'étude des anciens documents montre, au contraire, que les premiers rapports des Slaves et des Finnois furent loin d'être pacifiques. Entre les envahisseurs et les envahis, les luttes furent très vives. Lorsque les Novgorodiens pénétrèrent dans le pays des Tchoudes Zavolotskaïens, ils rencontrèrent une résistance acharnée des indigènes. En 1078, Gleb Sviatolovitch, prince de Novgorod, fut tué dans une rencontre avec ces Finnois. Le peuple a conservé dans ses légendes le souvenir des combats soutenus par les indigènes contre les envahisseurs[20].
[20] Dans le gouvernement de Vologda, des excavations portent le nom caractéristique de poghibelnitsy (mot à mot: endroit où l'on meurt). Au-dessus de ces trous les Tchoudes élevaient, au moyen de troncs d'arbres, des terre-pleins et du haut de ces forteresses se défendaient énergiquement. La lutte devenait-elle inégale, ils coupaient les pieux qui soutenaient l'édifice et s'ensevelissaient sous les décombres, préférant la mort à l'esclavage, absolument comme des héros de l'antiquité. Annuaire du gouvernement de Vologda. Lieux dits. Livre très intéressant.
Les Mériens résistèrent également aux Novgorodiens. Les noms de localités dont les racines évoquent des idées de guerre et de carnage, très nombreux dans la région occupée jadis par ce peuple, témoignent de ces luttes. Leurs descendants les Tchérémisses, aujourd'hui si paisibles, alliés aux Tatars, ont vigoureusement résisté aux Russes. Après la chute de Kazan ils reconnurent la suprématie de Moscou; mais cette soumission fut de courte durée. En 1572 eut lieu un premier soulèvement. La répression énergique qui suivit ne découragea pas les Finnois; dix ans, puis vingt ans plus tard, ils se révoltèrent de nouveau. Un demi-siècle seulement après la prise de Kazan, les Tchérémisses acceptèrent définitivement la domination russe. Encore, de temps à autre, des séditions éclatèrent-elles. En 1609 par exemple, ils incendièrent le ville de Tsévilsk[21].
[21] J.-N. Smirnov, loc. cit.
Une fois la résistance des populations finnoises brisée, les colons russes arrivèrent; à leur contact les allogènes se fondirent et perdirent jusqu'au souvenir de leur origine et de leur nationalité.
Deux conditions particulières ont favorisé la colonisation russe en pays finnois. Tout d'abord la nature même de la région. Les peuples qui habitent des plaines résistent moins que les montagnards à l'assimilation. D'autre part, le paysan russe est un merveilleux colon. Il n'a pas grandes prétentions, le brave moujik, il ne se présente pas comme le représentant orgueilleux d'une race supérieure, il n'affiche aucun mépris pour les races inférieures au milieu desquelles il vit. Son état social diffère peu de celui de ses voisins: autant de conditions qui facilitent la fusion. Avec quelle rapidité s'est faite cette fusion, une fois les premières luttes terminées, une légende mordvine en témoigne dans une histoire naïve. Le grand-prince de Sousdal, Georges II, le fondateur de Nijni-Novgorod, descendait le Volga, racontent les Mordvines, lorsqu'il vit sur une montagne de la rive droite les indigènes occupés à sacrifier à leurs dieux. A la vue du cortège princier, les anciens de la peuplade envoyèrent de suite des jeunes gens offrir au maître de la viande et de la bière. En route, les envoyés mangèrent et burent l'offrande destinée au grand-prince et en place lui présentèrent de la terre et de l'eau. Georges considéra ce présent comme le signe de la soumission des indigènes et continua sa route. Dans les endroits où il jetait une pincée de cette terre, il naissait un bourg russe; là où il en jetait une poignée, surgissait une ville. Ainsi, conclut la légende, la terre des Mordvines fut soumise aux Russes[22].
[22] A. Rambaud, d'après M. Melnikov, loc. cit., in Revue scientifique, 17 mai 1879.
La fusion des deux races slave et finnoise a marqué les Russes d'une empreinte profonde, indélébile, à la fois physique et morale. Les Scythes, les ancêtres des Slaves, d'après le professeur Bogdanov, avaient le crâne allongé. A mesure que l'on approche de l'époque actuelle, cette forme se modifie, et aujourd'hui les crânes courts dominent parmi les Russes. D'après M. Sommier, le savant voyageur italien, dont les travaux sur l'ethnologie de la Russie font autorité, cette modification ostéologique provient en partie de l'union des Slaves aux Finnois[23].
[23] S. Sommier, Un Estate in Siberia. Lœscher, Florence, 1885.