Avec regrets nous nous séparons de ces pauvres gens. Après un mois passé au milieu d'eux, vivant presque de leur vie, nous nous sommes pris à les aimer. Leur douceur, leur honnêteté, leur bonne volonté attachent, et toujours nous garderons au cœur une sympathie profonde pour ces humbles, pour ces malheureux qui se débattent étouffés par la civilisation. A Soukoroukova ils sont tombés au dernier degré de la pauvreté. Tous sont vêtus de haillons sordides et leurs misérables cassines s'affaissent avec un air de mort.

A deux kilomètres de la station, en rangeant une saulaie inondée, l'œil vigilant de Popov découvre un magnifique aigle immobile, perché dans le taillis. Celui-là n'est point apprivoisé, mais pour ne pas prendre son vol à notre passage, très certainement il doit souffrir d'une indigestion. A vingt mètres je lui envoie une balle. L'oiseau tombe percé de part en part. Telle est la ténacité de la vie chez l'aigle que, lorsque nous voulons le ramasser, il se débat vigoureusement et, renversé sur le dos, se défend du bec et des serres. Pour le tuer, un homme doit lui appuyer pendant dix minutes le talon de la botte sur l'épine dorsale. Une magnifique pièce cet aigle; son envergure mesure 2 m. 20.

Deux heures de navigation et nous arrivons au village de Soukoroukova, situé en plein marais. Je ne sais s'il a été fondé par l'administration ou par de simples particuliers. Mais que cet établissement émane de l'initiative officielle ou particulière, en tout cas l'emplacement a été singulièrement choisi. Bâti au milieu de l'archipel, sur une langue de terre basse, le village est chaque année complètement inondé par la crue du printemps. Les rues sont transformées en canaux, et pendant plusieurs semaines Soukoroukova devient une petite Venise boréale. Cette année les eaux n'ont baissé qu'à la fin de juillet; aujourd'hui encore les rues sont à moitié remplies par de larges mares, et la rive à laquelle nous accostons est une fondrière. Sur cette bourbe le débarquement serait impossible sans l'aide des habitants. Dès qu'ils aperçoivent notre lodka, les naturels accourent avec des planches et en quelques minutes installent un débarcadère. Le caractère russe a un fond de bonté et d'obligeance véritablement touchant. L'immense majorité de ces paysans sont de bons et braves gens.

A une journée radieuse succède une nuit superbe, chaude et lumineuse. Pas un nuage, pas un souffle de vent, nous glissons sans bruit sur un étroit canal au milieu de la forêt silencieuse. A travers le feuillage, la lumière blanche de la pleine lune ruisselle; des morceaux de rives prennent l'aspect de taches de neige, et la nappe d'eau s'émaille de plaques d'argent changeantes. Et partout un silence de choses mortes donnant la sensation du désert. Telles ces belles nuits d'amoureux chantées par les poètes. Pour rendre l'impression plus poignante, les rameurs entament un chœur russe si plein d'une douce mélancolie que les larmes nous montent aux yeux. Des heures et des heures on reste sur le toit de l'embarcation, enveloppé par la poésie profonde de la nature, bercé par cette musique pénétrante. Et quand se fait le jour pâle de l'aurore, de tous ces bois mouillés sortent des buées floconneuses, légères, transparentes. Au milieu de ces fumées blanches, des pans de forêt paraissent puis disparaissent avec des brusqueries de lanterne magique; la nature entière prend un aspect de rêve, de vague, d'inexistant. Puis soudain le soleil se montre lentement, bien lentement, avec des alternatives de lumière et d'obscurité; les vapeurs tourbillonnent, s'envolent comme aspirées, et la vision prend fin.

Nous déjeunons sur une île. Partout de grosses souches apportées par l'inondation et que la crue prochaine remportera. La forêt a ici un aspect plus méridional; peu ou point de conifères, les arbres à feuilles caduques dominent; sous la tiède chaleur du soleil on a l'impression du Midi. Derniers sourires de la nature sibérienne avant le long engourdissement de l'hiver. En dépit des apparences, les premiers froids sont proches et déjà les oiseaux émigrent. Tous les jours nous observons de nombreux passages d'oies en route vers le sud.

Dans l'après-midi, au bout d'une longue plaine herbeuse, apparaît le village de Troïtskoïé, signalé de loin par la tache blanche de son église: un horizon de prairies basses découpées de canaux, des troupeaux de vaches et de chevaux paissant tranquillement; un aspect de plantureuse Hollande.

Entre tous les Russes de Sibérie que nous avons vus, les habitants de Troïtskoïé se distinguent par leur énergie et leur fierté avec un air d'indépendance qui ne déplaît point. Dispersés sur d'immenses territoires, les indigènes sentent ici moins la main de l'autorité que dans la Russie d'Europe, et ne pouvant guère compter sur l'intervention de l'État, ils ont pris l'habitude d'une plus grande initiative. Ces gens-là réunissent toutes les qualités du colon.

Au delà de Troïtskoïé, très loin dans l'horizon bleui par la buée d'eau, une longue strate blanchâtre indique la terrasse de la rive droite. La plaine d'eau et de terres noyées s'élargit vers l'est. Nous voici en vue du confluent de l'Obi et de l'Irtich, presque au terme de notre voyage. Une dernière fois, à Bielagora, nous changeons les rameurs et en route pour Samarovo. Le vent souffle grand frais, et immédiatement la voile est hissée. Sous la poussée de la brise, la lodka avance rapidement; au petit jour, Samarovo est en vue. De la rive gauche de l'Obi les protoks nous ont conduit dans l'Irtich. Non moins grandiose que l'Obi est l'Irtich. L'affluent est aussi large que le fleuve lui-même; à perte de vue c'est une plaine d'eau et de marais. On dirait deux bras de mer marchant l'un vers l'autre pour unir leur immensité.

A cinq heures et demie du matin, nous accostons au pristane[180] de Samarovo. Moment de satisfaction indicible, notre exploration est terminée et bien terminée. En voyage, après la joie du départ, la plus grande est celle du retour. On revoit alors en rêve toutes les péripéties de l'expédition; les incidents ennuyeux, les tracas s'oublient, et il ne reste plus dans la mémoire que le souvenir des grands spectacles de la nature, de cette vie solitaire pleine d'émotions fortes et d'impressions violentes. L'imagination pare tout de ses vives couleurs, et à la pensée des contrées parcourues l'esprit est traversé d'un rayonnement. Dans la tristesse de l'existence, les souvenirs des voyages sont la joie des mauvais jours. Ils rappellent les temps heureux où la vie était faite d'insouciance, dans le bien-être qu'éprouvent tous les gens forts au milieu des déserts de la nature.

[180] Port.