Désormais nous suivrons la rive droite du fleuve. De ce côté notre première étape est le village de Tcherkali (siélo), où un artiste indigène nous donne un concert. Les Ostiaks de l'Obi ont imaginé une harpe à neuf cordes métalliques dont la forme rappelle grossièrement celle d'un oiseau. La caisse résonnante forme le corps, la hampe le cou, et le sommet figure la tête. D'où le nom de liebed (cygne) donné par les Russes à cet instrument. La harpe de David devait être aussi primitive. A la tête de l'instrument pendent de petites guenilles, cadeaux des danseuses à l'artiste; le nombre de ces morceaux de drap permet de juger à l'avance la virtuosité du harpiste. Aux premiers accords tous les indigènes se rassemblent autour de notre canot, leur figure s'illumine, pour quelques minutes ils semblent oublier leur pénible existence. L'air est triste, poignant; dans le calme du soir il monte comme une plainte de ces pauvres gens dont la vie est faite tout entière de souffrances et de privations.
Le lendemain, à travers la grisaille de l'horizon pluvieux perce un campanile blanc, puis le classique toit vert des églises grecques et un bloc de cassines sales. Nous arrivons au village russe de Kondinsk, la localité la plus importante entre Bériosov et Samarovo. Il est situé sur la rive montagneuse, et pour en permettre l'ascension un escalier en bois a dû être construit. Le village doit toute son importance à un monastère fondé dans un but de prosélytisme parmi les indigènes. Quelques jeunes Ostiaks et Samoyèdes y sont élevés par les moines; arrivés à l'âge d'homme, les néophytes sont renvoyés parmi leurs congénères avec mission d'y répandre les lumières de la religion et de la civilisation. L'institution, m'a-t-on assuré, n'a pas donné de très bons résultats.
Les Russes de Kondinsk tirent leurs principales ressources de la pêche. Pour l'exercice de cette industrie, ils emploient les mêmes engins que les Ostiaks. Comme eux, ils montent des pirogues qu'ils manient avec une adresse extraordinaire, et, comme eux, emploient de petits filets tendus sur un bâton et maintenus perpendiculairement dans l'eau par un poids en pierres. Ce peson est le seul objet en pierre que nous ayons observé en Sibérie. Au contact des Russes, les survivances préhistoriques disparaissent rapidement. A mesure que nous avançons vers le sud, à part le type ethnique, les différences s'effacent entre les Slaves et les Ostiaks. Le lendemain, à Malo-Atlim, nous voyons les dernières tchioumes, et désormais tous nos rameurs sont vêtus de défroques russes.
Poids de filet en pierre (d'après une photographie exécutée sur l'original
et communiquée par la Revue Encyclopédique).
Nous continuons à suivre la rive droite. Toujours la même impression. Par endroits l'immensité océanique des protoks donne l'illusion de la mer. A perte de vue ce sont de grandes trouées d'eau scintillante de lumière avec une mince raie verte à l'horizon.
Dans l'après-midi, en arrivant à une station, un aigle se lève des oseraies et va se percher tout près sur le toit d'une iourte ruinée. Vite la carabine, des cartouches, et j'avance lentement en me défilant soigneusement. Me voici à bonne portée, je lâche mon coup de fusil, l'oiseau tombe et en même temps toute la bande des Ostiaks arrive sur moi menaçante et hurlante: je venais d'abattre un aigle apprivoisé, tout comme Tartarin avait tué un lion mendiant. Le premier moment d'émoi passé, les cris s'apaisent de suite à la promesse d'un dédommagement pécuniaire. N'ayant pas encore appris l'art de rançonner les voyageurs, les Ostiaks se montrèrent plus accommodants que les Arabes de Daudet. Pour deux roubles cinquante kopeks, le propriétaire de l'oiseau se déclara très satisfait. Dès lors, le bonhomme s'attache à nos pas, il tourne autour de nous en marmottant d'un air souriant; enfin, s'enhardissant, il nous propose de tirer un second aigle non moins apprivoisé, moyennant finances bien entendu. Sans attendre notre réponse il part à la recherche de son volatile et bientôt l'apporte par les pattes, ni plus ni moins qu'un vulgaire dindon. Boyanus se laisse tenter par les qualités de l'oiseau et nous l'embarquons dans la lodka de Reif.
29 août.—Dans la matinée nous traversons le grand Obi pour suivre la rive gauche. A sept heures, nous arrivons à la station de Kéoutchinskaya.
A la station suivante, à Vorono, tous les hommes sont partis à la pêche, ils reviendront très tard, et pour ne pas nous faire attendre, leurs femmes les remplacent. Plusieurs emmènent leurs nourrissons; pas gênants, les marmots: on les fourre sous les bancs dans les boîtes en écorce qui leur servent de berceaux. Quand leurs cris deviennent trop gênants, la mère prend une bouteille pleine de lait de vache, s'en emplit la bouche, puis insuffle le liquide à son enfant.
L'étape est heureusement courte, 15 verstes, puis voici les iourtes de Soukoroukova, la dernière station ostiake.