[177] Les assises ne sont pas partout horizontales. En plusieurs localités, j'ai observé un pendage des couches et des stratifications entre-croisées.
Outre le courant du fleuve, les eaux pluviales, les glaces et le vent contribuent à la dégradation de la falaise. Le ruissellement des eaux pluviales détermine la formation de profonds ravins. Sur ce terrain il produit les mêmes effets dévastateurs que les torrents sauvages dans les Alpes. Au moment de la débâcle, poussés violemment par les pressions, des blocs battent la terrasse sablonneuse, l'attaquent à coups de bélier, l'ébranlent; la terre se trouve ainsi préparée à céder à l'action du courant, lorsqu'elle ne s'éboule pas déjà sous le choc de ces assauts. L'été, l'air est un agent d'érosion non moins actif que l'eau. Si ses effets se manifestent dans des proportions moins grandioses, ils n'en sont pas moins continus. En passant sur ces falaises, le moindre vent enlève d'énormes quantités de particules sablonneuses. Par une forte brise un pulvérin s'élève de la gora, et remplit le ciel d'une fumée de poussière. A Samarovo, pendant une tempête, nous respirâmes du sable. Par les fentes des fenêtres pénétraient des particules terreuses, et dans l'intérieur des maisons tous les objets étaient couverts d'une couche arénacée. C'était une réduction du simoun.
Sous les actions réunies de ces différentes érosions la dégradation des falaises des fleuves sibériens est très rapide. Depuis la période historique, qui commence pour la Sibérie au XVIe siècle, le déplacement des fleuves vers l'est est parfaitement reconnaissable. Ainsi, à Démiansk, village russe en amont de Samarovo, l'emplacement de la première église, situé, lors de la construction, sur la rive droite de l'Irtich, se trouve actuellement sur la rive gauche, et à la place où fut élevée la seconde, coule maintenant le fleuve. Certaines années, dans cette localité, la rive droite est rongée sur une largeur de 40 mètres[178].
[178] Sommier, loc. cit.
Ces diverses érosions jettent dans l'Obi une quantité énorme de particules arénacées. Pour le thé nous employions l'eau du fleuve, et chaque fois le fond de nos tasses était rempli d'une couche de sédiments. La présence de ces sables en suspension donne au fleuve une couleur jaune très accentuée. Une partie de ces sables sert à constituer les terres basses comprises entre le Grand et le Petit-Obi. La formation de ces dépôts est singulièrement facilitée par les saulaies dont les îles sont couvertes. Au moment de l'inondation, ces taillis seuls émergent et permettent par suite la fixation rapide des sédiments.
Le long de la rive droite, à la base de la falaise, on observe une ligne de blocs que les éboulements ont dégagés des couches arénacées. La formation de cette murette est due à l'action des glaces au moment de la débâcle. Sur les bords de tous les cours d'eau et de tous les lacs de Laponie existent de semblables alignements constitués dans les mêmes conditions. Lorsque la carapace cristalline se rompt au printemps, sous la poussée des glaces venant d'amont les glaçons empiètent sur la rive, repoussent les pierres disséminées et les accumulent en murettes.
Une autre conséquence de la dégradation de la berge, et celle-là très importante, est la chute dans le fleuve de masses considérables d'arbres. Les glissements de la falaise entraînent dans l'Obi des pans de forêts que les eaux emportent jusqu'à l'océan Glacial et que les courants marins dispersent ensuite sur les terres polaires sous forme de bois flotté. Cette destruction des forêts par les fleuves est un des phénomènes les plus actifs de la zone boréale russe. Nous l'avons observé sur tous les nombreux cours d'eau parcourus pendant cette exploration, mais sur aucun il ne se produit avec une amplitude plus grande que sur l'Obi. Je ne crois pas donner un chiffre exagéré en évaluant en moyenne le volume des débris ligneux épars sur la berge droite à un mètre cube par 10 mètres courants de rive. La distance de Bériosov à Samarovo est de 546 kilomètres. Par suite, le cube des bois jonchant la rive droite sur cette distance sera de 534 063 mètres cubes, et ce chiffre est un minimum. Toutes les îles sont parsemées de bois flotté; il n'est pas un point des rives où l'on n'en trouve.
D'autre part, le Iénisséi, la Léna et toutes les autres rivières de Sibérie apportent dans l'océan Glacial un volume de bois non moins considérable. Jugez, par suite, de l'énorme masse de bois flotté fournie par les fleuves sibériens. Une fois en mer, les troncs sont poussés vers l'est par un courant côtier le long du littoral nord de l'Asie. Arrivés dans les parages de la Terre de Wrangel, ces bois sont ensuite chassés par un autre courant vers le nord-ouest, c'est-à-dire en sens inverse de la direction qu'ils ont suivie jusque-là. L'existence de ce courant a été révélée par la dérive de la Jeannette. Pendant deux ans le bâtiment, retenu prisonnier dans une banquise, fut entraîné au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie par un mouvement des eaux constant analogue à celui qui porta le Tegetthoff vers la Terre François-Joseph. Au delà des îles de la Nouvelle-Sibérie la marche de ce courant a été mise en lumière par un curieux cas de flottage. En 1881, la Jeannette se perdit à soixante milles au nord de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Quel ne fut pas l'étonnement deux ans et demi plus tard, lorsque des épaves authentiques de ce bâtiment furent retrouvées sur un glaçon à l'extrémité sud-ouest du Grönland. Le bloc avait été apporté là par le grand courant polaire qui, après avoir longé la côte orientale du Grönland et doublé le cap Farvel, vient se perdre dans le détroit de Davis. Depuis longtemps ce courant avait été constaté, mais son origine était toujours demeuré inconnue. Le flottage des épaves de la Jeannette permet d'établir son trajet en quelque sorte expérimentalement. Complétée par les renseignements que l'on possédait déjà sur le mouvement des eaux autour de la Nouvelle-Zemble et du Spitzberg, cette découverte révélait le point de départ du courant polaire grönlandais. Sans aucun doute il est la continuation du courant des îles de la Nouvelle-Sibérie. Au delà de cet archipel les eaux poursuivent leur marche vers le nord-ouest, passent au nord de la Terre François-Joseph et du Spitzberg, dans le voisinage du pôle, puis redescendent vers le sud le long de la côte est du Grönland[179]. Les bois flottés suivent cet itinéraire. Par des dérivations du courant une partie est poussée vers le Spitzberg et la Terre François-Joseph; la plus grande partie arrive au Grönland où elle échoue; le restant, chassé au sud du cap Farvel par les vents est ensuite entraîné par le Gulf-Stream de nouveau vers le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble. Les troncs échoués sur les côtes du Grönland sont soigneusement recueillis par les indigènes pour la fabrication de leurs armes et de leurs embarcations. Ce sont les seuls bois qu'ils puissent se procurer. Ainsi finalement les produits des forêts de Sibérie servent à l'industrie des Eskimos.
[179] C'est sur l'existence de ce courant que compte M. Nansen pour atteindre le Pôle. Le célèbre voyageur norvégien a, comme on sait, quitté l'Europe, il y a quelques mois, en route pour les îles de la Nouvelle-Sibérie. De là il pense gagner le Pôle, poussé par le courant.
Nous voici maintenant sur le Grand Obi. Représentez-vous une large plaine d'eau bordée à l'est par une muraille verte égratignée de larges taches jaunes. De distance en distance, de profonds ravins déchirent la gora comme des entailles au couteau, et par toutes ces coupures la forêt descend pareille à une inondation verte au-dessus de l'inondation bleue des eaux. Poussée par six vigoureux rameurs, la lodka avance rapidement sous la pâleur jaunâtre du couchant. Dans le grand calme enveloppant du soir, une sensation d'infini vous pénètre. Vers l'ouest, à perte de vue, les terres confondues avec les eaux deviennent une immensité océanique. A l'horizon apparaît simplement une petite raie verte toute basse. On a une illusion de mer.