[176] Dans le volost de Kondinsk, les indigènes possèdent 535 bêtes à cornes et 850 chevaux; dans celui de Kotskaya, on compte 720 bêtes à cornes et 1140 chevaux.

Au moment du départ, le ciel gris fond en bruine, la brise se lève mouillée avec un crachin froid et pénétrant; une tristesse de mort enveloppe un paysage lugubre. Depuis des semaines nous parcourons une terre partout pareille; jamais une découverte de pays imposante, jamais un moment d'admiration, jamais une vue soulevant l'enthousiasme, jamais une sensation forte, vibrante qui reste dans la mémoire comme un point lumineux. Toujours une monotonie exaspérante, toujours une même plaine basse, à moitié submergée. La Sibérie ne laisse aucun souvenir, rien qu'une impression d'ennui. Sur ce point tous les voyageurs sont d'accord. «Si vous n'êtes animé par un enthousiasme scientifique, n'y allez pas», s'écrient en terminant leurs relations deux auteurs, l'un simple touriste, l'autre savant distingué.

La nuit venue, l'obscurité est profonde, le temps absolument bouché, comme disent les marins. Le jour, la facilité avec laquelle les Ostiaks reconnaissent la route au milieu de ce dédale de canaux et d'îles m'est toujours un sujet d'étonnement. Pour se guider sans boussole à travers ces terres basses, ces gens doivent posséder la plus merveilleuse mémoire des localités. Ce soir, la vue dépasse à peine un rayon de quelques mètres, et pourtant jamais notre barreur ne fait fausse route. Le bonhomme trouve son chemin sans y voir.

Par un temps pareil, qu'il semble bon et agréable le cabanon de la lodka! Notre habitation mesure 2 mètres de long et 1m,10 de haut. Mais là nous sommes à l'abri, et, éclairé par deux bougies enfoncées dans des bouteilles, notre chenil prend un aspect chaud et gai. Tout à coup, dans le grand silence de la nuit, les rameurs roulent une plainte rythmée; puis soudain éclate un hurlement furieux, un beuglement de fauves comme un formidable cri de guerre. En même temps, des branches battent la muraille de la cabine. Sommes-nous échoués? Mais non, nous avançons toujours. Et un second cri part plus terrible encore que le premier. Du coup, Boyanus ouvre la porte de la cabine. Qu'y a-t-il? Oh rien. Tout le monde rit aux éclats. Le courant est rapide, et pour se donner du courage et aussi pour s'amuser, les rameurs poussent ces hurlements! Point de plaisir sans bruit. Toute la nuit notre sommeil est ponctué de ces rugissements de bêtes.

Le mauvais temps est heureusement de courte durée; le lendemain, le soleil luit gai et brillant, emplissant l'air d'une douce tiédeur. Ce sont les derniers sourires de l'été.

Toute la journée du 26, continuation de la navigation au milieu des protoks. Dans la soirée nous atteignons le grand Obi. A lui seul il forme un fleuve magnifique, large de 2 kilomètres. Après un voyage de deux jours à travers une uniforme forêt inondée, voici enfin un paysage nouveau. Au bout de la nappe d'eau, derrière un premier plan de marécages boisés, blanchit sur la rive droite une haute terrasse couronnée de forêts. Taillée à pic, elle se dresse en une falaise de sable et d'argile à une quarantaine de mètres au-dessus de l'eau. Dans cette platitude, pareil monticule fait l'effet d'une haute cime, et telle est l'impression générale, que les Russes donnent à cette terrasse le nom de montagne (gora). Gravissez cet escarpement de sable: au sommet vous trouvez une immense plaine s'étendant sur des centaines de kilomètres. Cette plaine est le niveau normal du pays, le fleuve un large fossé creusé dans l'épaisseur du sol, et la gora, le talus de ce fossé. L'escarpement est produit par l'érosion constante que le fleuve fait subir à la berge. D'après les observations du célèbre naturaliste russe de Baer, les cours d'eau de notre hémisphère coulant dans le sens du méridien entament leur rive orientale et alluvionnent leur rive occidentale par l'effet de la rotation terrestre. «Une molécule d'eau qui se dirige du sud au nord, écrit M. de Lapparent qui d'ailleurs ne paraît guère accepter la théorie de Baer, rencontre, dans sa descente, des régions où la vitesse de rotation est de moins en moins prononcée; elle doit donc conserver un excès de vitesse dans le sens où s'accomplit le mouvement diurne de la terre, c'est-à-dire de l'ouest à l'est, et ce serait cet excès qui entraînerait de préférence la dégradation des berges orientales.»

Terrasse sablonneuse de la rive droite de l'Obi.

Ainsi se produit un lent déplacement vers l'est des fleuves sibériens coulant du sud au nord. Venant sans cesse frapper la rive droite, les eaux entament d'une manière continue cette berge, en même temps qu'elles abandonnent le bord opposé. La grande masse de l'Obi coule ainsi directement à la base de la haute terrasse, tandis qu'à gauche la berge se trouve partout précédée d'une large zone de terres basses, produit de l'alluvionnement. Le déplacement de l'Obi vers l'est est un fait reconnu par les indigènes, comme le prouve le nom de Vieil-Obi (Staraïa Obi) qu'ils donnent concurremment avec celui de Petit-Obi au bras gauche du fleuve. Cette branche est en effet la plus anciennement creusée et à une époque antérieure a servi de lit au Grand-Obi.

La berge droite du fleuve, constituée par des terrains détritiques quaternaires comme toute la Sibérie septentrionale, est très facilement entamable. Nulle part affleure une assise rocheuse. Partout, de bas en haut, la gora présente des couches de sable, de graviers et d'argile empâtant des blocs de pierres[177]. Sur un terrain d'une aussi faible consistance, l'érosion se produit naturellement avec des proportions grandioses, et détermine d'énormes éboulements. Poliakov évalue à 256 000 mètres cubes le volume d'une chute de falaise survenue sur la rive droite de l'Irtich. A 5 verstes au nord de Malo-Atlim, lors de notre passage, la berge portait les traces d'une rupture fraîche dont la masse avait dû être considérable.