Depuis le traité de Kouldja, les rapports entre la Russie et la Chine sont bons; mais la sûreté des relations n'est pas précisément la qualité dominante des Célestes. La construction du Transsibérien enlèvera à la Russie toute préoccupation de ce côté. A la première démonstration hostile des Chinois, en quelques jours pourront être effectués des transports de troupes qui auparavant auraient exigé des mois. Gouverner, c'est prévoir, dit-on; les hommes d'État russes sont prévoyants.

D'autre part, considérable sera l'importance économique du Transsibérien. Les relations commerciales entre la Russie et la Chine, déjà si suivies, augmenteront dans une large mesure. Le transport des thés de Kiakhta, qui se fait actuellement par caravanes à travers la Sibérie, s'effectuera désormais par voie ferrée. Enfin, le chemin de fer sera la grande route de la colonisation et de la pénétration européenne en Sibérie. Il agrandira le champ d'exportation des manufactures russes et élargira le débouché de l'industrie moscovite. Mais les Sibériens se font illusions s'ils comptent sur cette route pour expédier en Europe les produits de leurs terres. Le Transsibérien ne sera jamais une voie d'exportation pour la Sibérie. Il transportera en Europe l'or et les pierres précieuses; de pareilles marchandises peuvent supporter sans perte d'énormes taxes de transport. Mais la principale production du sol, les céréales, sera grevée de frais beaucoup trop considérables pour une vente avantageuse en Europe. D'autre part, en admettant même des tarifs très bas, les blés de Sibérie arriveraient dans la région du Volga et, venant faire concurrence à ceux de Russie, amèneraient fatalement une baisse. Le résultat le plus clair de l'opération serait l'appauvrissement du cultivateur russe.

Le débouché des céréales sibériennes est l'Europe septentrionale: la péninsule Scandinave, la Finlande, le Danemark, l'Allemagne du Nord, etc. La condition essentielle de leur placement sur ces marchés est leur bas prix. Les frais de transport doivent donc être réduits au minimum et par suite être effectués par eau. Par l'Obi, puis par l'Oural, la Petchora et la mer Blanche, le blé de Sibérie arrive déjà en Norvège par la voie d'Arkhangelsk. La route de M. Sibiriakov augmentera ce mouvement. Mais, longue et nécessitant deux transbordements, cette voie reste inférieure à celle de la mer de Kara. De ce côté devraient se tourner les efforts des hommes d'initiative si nombreux en Russie et en Sibérie. Ils sont habitués à vaincre la nature. La persévérance aidée de sacrifices pécuniaires triompherait sans aucun doute des difficultés de navigation dans la mer de Kara.

Après cette longue digression, revenons maintenant au récit de notre voyage. Dans l'après-midi nous arrivons à la station de Novaïa-Iourta, située en plein marais: trois ou quatre cassines entourées d'eau. Depuis quelques jours seulement l'inondation a baissé, et le sol est resté détrempé et fangeux. Pour arriver aux maisons on avance jusqu'à mi-jambes dans une boue épaisse et tenace. On dirait une habitation lacustre des temps préhistoriques.

Les Ostiaks de Novaïa-Iourta, comme ceux de la station précédente de Niérémo, ont un type mongol accusé. Ils sont noirs, ont la peau bistre et les yeux fendus obliquement. Des neuf rameurs de Niérémo, sept présentent des caractères nettement mongoloïdes. Sur la basse Sosva, dans les paouls voisins de Bériosov, ce type est également fréquent. Chez les indigènes des bords de l'Obi la couleur noire paraît dominante, et nous l'observerons jusqu'à la station de Soukoroukovskaya, la dernière occupée par les Ostiaks. Les Samoyèdes ont évidemment remonté par la grande route du fleuve et se sont mêlés aux naturels. Depuis Bériosov une observation même superficielle révèle des modifications sensibles chez les indigènes. A mesure que nous avançons vers le sud, les traces d'une influence tatare se révèlent fréquentes et précises. Les Ostiaks, pendant longtemps en relations constantes et directes avec les Musulmans, leur ont emprunté de nombreux usages, tels que celui du voile chez les femmes et la coutume du kalym. Cette influence devient très apparente dans l'ornementation du vêtement des femmes. Les Ostiakes ont pris de leurs voisines musulmanes un goût très prononcé pour les parures en verroterie de couleur. Sur les bords de l'Obi, la perle de verre a une importance égale à celle du jais en Europe, et les femmes indigènes savent l'employer à des passementeries aussi chatoyantes de coloris que régulières de dessin. Rare dans la région de la Sygva et de la haute Sosva, cette ornementation devient générale dans la vallée de l'Obi. Presque toutes les femmes portent aux manches et au col de leurs tuniques de larges garnitures de perles de verre. A leurs tresses pendent des rubans couverts de cette verroterie, et leurs sandales comme leurs gants sont ornés de broderies de ce genre.

Depuis Bériosov les Ostiaks sont également profondément modifiés par le contact des Slaves. Maintenant les tchioumes deviennent rares et les iourtes moins primitives. Quelques-unes sont des maisons avec deux pièces garnies de chaises et de tables. D'autre part, les vêtements en peau de renne sont remplacés par des blouses et des pantalons de grosse toile en fibres d'ortie. A Novaïa-Iourta, les hommes portent des chemises par-dessus le pantalon à la mode russe, des kaftans en guenilles, et bientôt nous verrons des gilets et des casquettes. Comme chaussures, en place des pimouï, des souliers en cuir de cheval, et un peu plus bas des bottes. Encore quelques années et les Ostiaks de cette région seront tous vêtus de défroques russes. Dans les iourtes, beaucoup d'ustensiles en métal; l'importance de l'écorce de bouleau comme matière première diminue. En 1872, le voyageur russe Poliakov avait trouvé des instruments en pierre chez les indigènes des bords de l'Obi; en 1882, d'après la description de M. Sommier, les Ostiaks avaient encore conservé en grande partie leur civilisation primitive; depuis, la russification a fait des progrès très rapides. En dix ans, l'état des habitants s'est modifié complètement, et il est à craindre, pour les ethnographes comme pour les amateurs de pittoresque, que les Ostiaks de l'Obi n'aient bientôt adopté la civilisation russe. Les Slaves sont de merveilleux agents d'assimilation; à leur contact, les races indigènes fondent rapidement. C'est le peuple colonisateur par excellence.

Village ostiak sur les bords de la Sosva.

Les Ostiaks de cette région tirent toutes leurs ressources de la pêche. La chasse est pour eux une occupation secondaire. A mesure que l'on avance vers le sud, les animaux à fourrures deviennent rares[175]. Ces indigènes élèvent du bétail et des chevaux[176]. La récolte de foin étant insuffisante pour l'alimentation de ces animaux durant l'hiver, pendant cette saison leur nourriture consiste en feuillage desséché de bouleaux et de saules. A Novaïa-Iourta, la grande curiosité est un lièvre (Lepus borealis) apprivoisé que les indigènes nourrissent avec du poisson.

[175] Dans le volost Kotskaya, au sud de Kondinsk, en 1889, le rendement de la pêche était de 156 tonnes métriques, pour une population de 2 280 individus (hommes, femmes et enfants). Celui de la chasse avait une valeur de 5 000 francs.