Après avoir exploré la Laponie, mes recherches m'avaient conduit en 1885 sur les bords de la mer Blanche. Pour continuer les études d'histoire naturelle et d'ethnographie commencées dans ces voyages, il me restait à aborder les régions situées à l'est de cette mer: le bassin de la Petchora, l'Oural septentrional et la Sibérie.
Avant la relation de notre exploration, indiquons rapidement l'aspect de ces pays.
La Petchora, que nous proposons de descendre jusqu'aux abords du cercle polaire, est un des fleuves les plus grandioses d'Europe. La longueur de son cours est évaluée à 1 483 kilomètres[1] et la superficie de son bassin aux deux tiers de celle de la France. Seuls le Volga, le Don et le Dnièpr ont un développement supérieur. Ce vaste territoire, comme toute la zone boréale de l'ancien continent, présente deux aspects très différents. Le long de la côte de l'océan Glacial s'étend l'immense solitude des toundras, vastes plaines dépouillées d'arbres, marécageuses, continuant dans l'intérieur du continent l'uniformité de la mer qu'elles bordent. En arrière de ce désert commence la grande forêt de la Russie septentrionale. Sur des milliers de kilomètres s'étend une futaie ininterrompue d'arbres verts. A la monotonie aride de la toundra fait suite une uniformité verte, non moins triste et non moins poignante. Par le paysage, par la nature de ses produits et par la rigueur de son climat, le bassin de la Petchora appartient déjà au nord asiatique, et avec juste raison un naturaliste anglais a donné à cette région le surnom de Sibérie européenne. Vous passez l'Oural, un instant le pays devient intéressant par le spectacle de montagnes pittoresques, puis, de l'autre côté de la chaîne, vous retombez dans une plaine pareille à celle du versant européen, avec la même forêt et de mêmes grands fleuves. Dans le bassin de l'Obi comme dans celui de la Petchora, partout c'est le même aspect. Vous parcourez des centaines de kilomètres et il vous semble toujours être au même endroit. C'est l'infini en monotonie. Tout l'intérêt du voyage est dans l'étude des habitants.
[1] Strelbitzky.
N'ayant rien appris de la civilisation, les indigènes de ces régions boréales offrent le spectacle de l'existence menée par nos ancêtres préhistoriques. En examinant les instruments en os qu'ils fabriquent, on comprend ceux que les fouilles mettent au jour dans nos pays, et à la lumière de cette comparaison les objets de l'âge de la pierre perdent leur anonyme. Pour mieux comprendre l'homme des temps géologiques, nous irons une fois de plus étudier les primitifs, les Zyrianes de la Petchora et les Ostiaks de l'Oural. Dans la nature, tout se modifie, les animaux, les pierres, les plantes; l'homme sauvage seul ne change pas.
Une fois le plan de l'exploration approuvé par le Ministre de l'instruction publique, je sollicitai les bons offices du gouvernement impérial. Le succès d'une expédition en Russie dépend de la qualité de vos recommandations; avec l'appui des fonctionnaires tout devient aisé, sans leur concours les difficultés restent invincibles. A la demande du service des missions scientifiques toujours soucieux d'assurer le succès de ses collaborateurs, le gouvernement impérial voulut bien m'accorder son appui. En même temps, la Société de Géographie de Saint-Pétersbourg me promit son puissant patronage avec une amabilité dont je lui garde une profonde reconnaissance. Que MM. de Séménov et Gregoriev, président et secrétaire général de cette importante association scientifique, veuillent bien agréer ici l'expression de mes remerciements. A leurs judicieux conseils et à leur bienveillante intervention je dois la réalisation de mon programme.
Pour atteindre la Petchora, trois routes s'offrent au choix du voyageur.
La première part d'Arkhangelsk, passe par Pinéga, Mézène, et débouche dans la Petchora à Oust-Zylma. D'Arkhangelsk à Oust-Zylma, le pays et les indigènes sont peu intéressants, et à partir de cette dernière ville on doit remonter la Petchora à contre-courant pour atteindre l'Oural: d'où fatigues et perte de temps.
La seconde route a pour point de départ Vologda; elle suit la Soukona, puis la Vytchégda jusqu'à Oust-Syssoltsk, traverse ensuite une région marécageuse sur une mauvaise chaussée. Avec les lourds bagages que l'on traîne avec soi au début d'un voyage, cet itinéraire n'est guère pratique.
La troisième route est tracée par le Volga[2], puis par la Kama et ses affluents jusqu'à Tcherdine. Ces rivières forment une partie de la grande artère commerciale de la Russie et amènent le plus aisément du monde à 300 kilomètres seulement de la vallée supérieure de la Petchora. Et cette dernière distance est facilement parcourue sur des cours d'eau, puis sur un étroit portage. Cette route est la plus facile et en même temps la plus intéressante de toutes celles aboutissant à la Petchora. Vous traversez la partie active de la Russie et au milieu de ce mouvement vous rencontrez des populations figées dans un passé vieux de plusieurs siècles. Les indigènes de la Russie orientale ont conservé leurs costumes archaïques, leurs usages particuliers, même leurs pratiques païennes. Il y a là des gens intéressants, dont l'étude est une introduction nécessaire à celle des Zyrianes et des Ostiaks, leurs cousins germains. Pour toutes ces raisons, je me décidai à prendre la route du Volga, et le 19 juin 1890 je quittai Saint-Pétersbourg, à destination de Rybinsk, par le chemin de fer de Moscou.