[2] Suivant l'usage français nous écrivons le Volga. En russe, on sait que le nom de ce fleuve est, au contraire, féminin.
Après vingt-trois heures de route, nous arrivons à destination. Autour de la gare une grande plaine mélancolique; pas un mouvement de terrain indiquant le voisinage d'un fleuve. Nous montons en voiture, traversons au galop la ville, puis tout à coup nous voici sur le bord d'un énorme trou rempli d'eau. La terre est fendue là brusquement en une large crevasse au fond de laquelle traîne une rivière. C'est le Volga.
Le fleuve est tout obstrué d'énormes chalands et le bleu du ciel rayé de centaines de mâts. On dirait une forêt ébranchée poussée au milieu de l'eau. Nous nous embarquons, le vapeur part et la file des bateaux s'allonge toujours; on la croit terminée et un peu plus loin elle recommence. Au delà du port le paquebot croise des remorqueurs tirant une escadrille de pesantes barques; après apparaissent de longs trains de bois avec de petites maisonnettes et une nombreuse population, hameaux flottant à la surface du fleuve, puis ce sont des barges aux formes lourdes et massives comme devait en avoir l'arche de Noé. Sans cesse, jour et nuit, la procession de bateaux monte le Volga, apportant les blés de la Russie centrale, le sel et les poissons de la Caspienne, les fers de l'Oural, les denrées de la Sibérie et de la Perse, les marchandises du Nord et du Midi. En moyenne, chaque année, 14 000 bateaux montés par 300 000 hommes circulent sur le haut fleuve pendant les six mois de navigation. Comme une marée montante, l'Asie pénètre par le Volga à travers la Russie jusqu'à 300 kilomètres de Pétersbourg. Spectacle absolument nouveau pour nous autres Occidentaux; la vue de ce mouvement donne la sensation d'une autre partie du monde, vous devinez l'approche de l'Asie.
Quelques heures après avoir quitté Rybinsk, je débarquai à Iaroslav pour me rendre le lendemain à Vologda. Mon itinéraire sur la Petchora traversant la partie orientale de l'immense gouvernement dont cette ville est le chef-lieu, on m'avait recommandé d'aller présenter mes devoirs au gouverneur. De Iaroslav à Vologda c'est un voyage de 300 kilomètres, une simple excursion pour les Russes, habitués à ne compter les distances que par 1 000 kilomètres.
Le trajet se fait par un chemin de fer à voie étroite. Un seul train par jour circule dans chaque sens, la vitesse du convoi est de 19 kilomètres à l'heure, jugez du trafic du pays et de l'agrément du voyage.
Après avoir roulé pendant onze heures avec une lenteur de sommeil, j'aperçois tout à coup au bout d'une plaine trente-cinq tours, dômes et minarets qui émergent du sol comme de la pleine mer. C'est Vologda. Pour 18 000 habitants la ville compte 54 églises. C'est une des plus fortes proportions que l'on trouve en Russie, où Dieu sait si les églises sont nombreuses.
Les villes russes, il faudrait toujours les regarder de loin, et ne jamais y entrer. A distance, leur panorama d'églises multicolores les fait paraître magnifiques; lorsque vous y pénétrez, vous n'y trouvez qu'un grand village.
Vologda est située sur les bords de la Vologda, affluent de la Soukona qui se jette elle-même dans la Dvina du Nord. De Vologda à Arkhangelsk, ces rivières forment une voie fluviale parcourue par des paquebots pendant la belle saison. Souvent la baisse des eaux arrête la navigation; aux personnes qui voudraient entreprendre ce voyage on doit par suite conseiller de le faire au plus tard dans la première quinzaine de juillet.
Le gouverneur de Vologda me fit un fort aimable accueil. Il eut la bonté de me remettre un otkrytyilist, c'est-à-dire une lettre générale de recommandation pour les autorités de la province, et de prescrire l'envoi d'un ouriadnik (gendarme de campagne) à ma rencontre sur la Petchora. La présence de ce soldat aurait pour effet d'aplanir toutes difficultés s'il s'en présentait.
De retour à Iaroslav, je continuai ma route sur le Volga. Jusqu'à Nijni-Novgorod la navigation dure trente-cinq heures.