Toujours la même impression. Le paysage n'est pas grandiose, il ne frappe pas, mais à chaque instant, l'attention est attirée par une scène amusante ou par un motif de croquis gai ou curieux.

Au coucher du soleil le panorama devient extraordinaire. Sur un ciel pourpre s'enlèvent en vigueur les églises éparses dans la campagne. Les dorures des dômes semblent en feu, et à travers les croisillons des campaniles apparaissent des pans de ciel rouge comme de gros cierges allumés appliqués sur les murailles blanches.

Le 25 juin au matin, voici Nijni-Novgorod, cette ville fameuse dont le nom éveille dans l'imagination une fantasmagorie de scènes pittoresques.

Le soleil est de feu, le ciel d'un bleu éclatant, et partout des blancheurs vibrantes. Devant nous se dresse une colline de remparts, de tours, de clochetons et de minarets, tout cela d'un relief extraordinaire sous la lumière éblouissante. A droite c'est une plaine de maisons basses, dominée par une énorme cathédrale rouge, étincelante d'or et de reflets métalliques; autour, deux fleuves, le Volga et l'Oka, larges chacun d'un kilomètre, et peuplés de bateaux.

Devant le port, les rues sont sales, mal pavées, bordées de constructions en briques badigeonnées à la chaux. Nulle part un magasin de quelque apparence, nulle part un restaurant ayant bon air; rien que des échoppes et des cabarets. Ici nous sommes dans la partie active de Nijni et l'on pourrait se croire dans un faubourg. A part les luxueux étalages de Pétersbourg et de Moscou, je n'ai vu en Russie aucun magasin comparable à ceux de nos plus modestes villes de province. Ne croyez pas pourtant ces boutiques mal approvisionnées: telle échoppe d'aspect misérable renferme pour des centaines de mille francs de marchandises.

Partout l'animation est grande. Dans la foule, peu ou point de chapeaux, rien que des casquettes. Voici des marchands, tout de noir vêtus, avec une grande et ample lévite, des moujiks avec la traditionnelle chemise rouge, des Tatars coiffés de bonnets en peau de mouton, des marchands de poissons secs, d'autres chargés de chapelets de biscuits, des mendiants déguenillés, des nonnes, et au milieu de cette cohue un va-et-vient incessant de drochki et de véhicules bizarres. En Russie, quiconque a quelques sous en poche va en voiture.

Sur la presqu'île entre le Volga et l'Oka, est située la ville de la foire. A ce mot de foire, ne vous représentez pas un fouillis pittoresque de baraques, d'échoppes et de cirques en plein vent. Rien de plus banal que cette ville, un vaste damier de maisons basses disposées au rez-de-chaussée en magasins, avec des églises, des hôtels, des restaurants de toute catégorie, des théâtres, des cafés-concerts et le reste. Pour le moment, tout est désert. C'est un quartier habité seulement quelques semaines, et le reste du temps abandonné.

La foire est ouverte le 25 juillet, par un service divin, et close officiellement le 6 septembre; mais l'évacuation des marchandises n'est guère achevée avant le 20.

Le chiffre des affaires qui se traitent à Nijni pendant cette période d'un mois et demi varie de 625 à 750 millions de francs. C'est, comme on le sait, le principal événement dans la vie économique de la Russie. A Irbit, dans la Sibérie occidentale, au mois de février, se tient une seconde foire, moins importante, mais encore très fréquentée.

De Nijni rayonnent de nombreuses lignes de navigation sur le Volga et ses affluents. Quatre compagnies font le service jusqu'à Astrakane; trois vont à Perm par la Kama, une à Oufa par la Kama et la Bielaya, une également à Viatka par la Kama et la Viatka. Enfin, de Nijni des vapeurs remontent l'Oka jusqu'à Riazane. Ces différentes rivières qui s'embranchent sur le Volga, comme des rameaux sur un tronc, portent la vie à un territoire dont la superficie est triple de celle de la France. Sans le Volga, la Russie aurait été un désert fermé à la colonisation.