Tous les vapeurs du Volga et de la Kama font escale à Kazan; j'avais donc le choix. La meilleure compagnie est celle de Caucase et Mercure. Ses steamers du type américain offrent le luxe et le confort des grands paquebots. Ces superbes vapeurs sont commandés, m'a-t-on dit, par des officiers de la marine impériale, un gage de sécurité dont les gens prudents ne doivent pas faire fi. La navigation sur le Volga est souvent dangereuse en automne lorsque les eaux sont basses. Pendant mon séjour en Russie, plusieurs naufrages suivis de morts d'hommes ont eu lieu sur ce fleuve.

Pour me rendre à Kazan, je pris la compagnie Samoliote qui a le service de la poste.

Le prix du passage de Nijni à Kazan, pour une distance de 400 kilomètres, est seulement de 6 roubles; en payant le prix de deux billets, j'ai la jouissance exclusive d'une spacieuse cabine établie sur le pont. En Russie les tarifs des transports sont très bas et calculés en raison inverse des distances. Ainsi de Nijni à Perm, pour un voyage de 1 700 kilomètres, il n'en coûte en troisième que 3 roubles, 9 francs au cours d'alors.

A partir de Nijni-Novgorod le paysage est indifférent. Le Volga devient large de 1 000 à 1 500 mètres, avec des eaux jaune sale. La rive droite présente généralement des escarpements, rebords du ravin creusé par le fleuve; à gauche, ce ne sont qu'îles de sable, prairies et terres basses.

Aux environs de Nijni commence la région finnoise. Le bassin moyen du Volga est une mosaïque de races. Grande route ouverte entre la Russie centrale et l'Asie, ce fleuve a été suivi par les peuples qui marchaient vers l'Occident et ceux qui voulaient s'ouvrir le chemin de l'Orient. Chaque invasion a amené dans le pays une race nouvelle, et chaque race s'est ensuite établie au milieu de ses voisins. Vous trouvez ainsi côte à côte des Finnois, des Tatars et des Russes. Chacun de ces différents peuples n'est point cantonné dans un territoire nettement délimité: à côté d'un groupe finnois vous rencontrez un village tatar et au milieu des Musulmans des Russes. Comme de puissants torrents, les grands courants des invasions passées par la vallée du Volga ont rompu la masse compacte des populations primitives, et de l'ancien niveau humain il ne reste que des témoins pareils à ces collines isolées au milieu des plaines, vestiges d'antiques formations géologiques.

Dans la région que nous traversons, le substratum ethnique a été formé par les Finnois et par les Bulgares. Ce dernier peuple a aujourd'hui disparu; mais grand a été son rôle, et durable a été son influence sur les populations. Il a constitué le premier centre de civilisation dans la Russie orientale.

Les Bulgares habitaient la région de Kazan et probablement s'étendaient dans la vallée inférieure de la Kama. Les ruines de Bolgar, leur capitale, se trouvent près du village Ousspenskoyé, sur la rive gauche du Volga, à 7 kilomètres du fleuve, un peu en aval de son confluent avec la Kama.

Le moine Nestor, le Grégoire de Tours de la Russie, mentionne simplement les Bulgares. Tous les renseignements que nous possédons sur ces anciens habitants de la vallée du Volga viennent des Arabes, avec lesquels il a été en contact dès le Xe siècle.

Les Bulgares étaient un peuple commerçant, en possession du monopole des échanges entre l'Europe et l'Asie centrale, comme l'ont aujourd'hui les Russes. Aux Arabes ils fournissaient les marchandises du Nord, et aux Finnois celles d'Asie, que ceux-ci transportaient ensuite en Occident.

Du pays des Bulgares pour parvenir dans l'Europe occidentale, les marchandises d'Orient suivaient deux routes différentes. Une partie remontait la Kama, puis, par l'intermédiaire des Permiens, descendait la Dvina ou la Petchora et atteignait l'océan Glacial, d'où les Normands les transportaient par mer en Occident. La découverte de monnaies sassanides, indo-bactrianes, koufiques, anglo-saxonnes, germaniques, et d'objets indous ou chinois dans la vallée de la Kama a permis de jalonner cet ancien itinéraire du commerce de l'Orient. La seconde route était tracée par le haut Volga et exploitée par les Mériens, les ancêtres des Tchérémisses. Par cette voie les produits de l'Asie parvenaient à Novgorod.