Les Normands sont venus jusqu'à Bolgar. Heyd n'hésite pas à reconnaître des Scandinaves dans de prétendus marchands russes descendus en bateaux par le Volga[3].
[3] «Ce nom (de Russe), qu'ils se donnaient eux-mêmes, leur stature haute et élancée, leurs usages singuliers que décrit Ibn Fosslan pour les avoir vus lui-même en 920, tout cela démontre suffisamment, écrit le savant historien, qu'il ne s'agit pas ici de ces tribus slaves auxquelles le nom de Russes n'a été donné que par la suite des temps, mais de tribus scandinaves.» Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen âge. Leipzig. Harrassowitz.
Des traces d'influence scandinave sont encore aujourd'hui reconnaissables chez les Tchérémisses, comme nous l'expliquerons plus loin. Il faut donc agrandir considérablement vers l'est la zone de pénétration des anciens Normands.
Les Bulgares vendaient aux Arabes des nattes en écorce de tilleul, industrie encore actuellement répandue dans la vallée du Volga, du miel et de la cire fournis par les Finnois, grands éleveurs d'abeilles, de l'ambre venu des bords de la Baltique par l'intermédiaire des Scandinaves et des Mériens, enfin de l'ivoire de mammouth et des fourrures du Nord apportés par les Permiens. Ce dernier commerce prit une très grande importance après que Zobeïda, femme d'Aroun al-Raschid, eut mis à la mode en Orient les pelisses de zibeline et d'hermine. Il y a dix siècles, comme aujourd'hui, la mode était souveraine. Les Arabes achetaient en outre des peaux de loutres, de castors, de martes et de renards noirs. Ce dernier article était expédié jusqu'en Espagne. En échange de ces pelleteries, les Asiatiques apportaient à Bolgar des pierres précieuses, des perles de verre, des étoffes de soie, des bijoux et probablement aussi des kauris (Cypræa moneta) qui leur venaient des Indes par caravanes. Dès cette époque les Finnois du Volga employaient ce coquillage comme bijoux[4]. Enfin, les habitants de la vallée moyenne du Volga expédiaient du blé dans le nord-ouest de la Russie. En 1229, les Bulgares sauvèrent la Russie sousdalienne d'une famine terrible par leurs envois de céréales.
[4] Dans les tombes des Mériens, le comte Ouvarov a trouvé des kauris.
Le commerce n'attirait pas seul les Arabes sur le Volga; les curieux y venaient aussi pour jouir du spectacle, absolument étrange pour les Orientaux, d'un pays où, durant l'été, une pâle clarté prolonge le crépuscule jusqu'à l'aurore. La longueur du jour en été et sa brièveté en hiver sont mentionnés par tous les auteurs arabes comme des phénomènes absolument extraordinaires[5]. Suivant la pittoresque expression du savant colonel Yule, Bolgar était pour le monde arabe ce qu'est Hammerfest pour les touristes du XIXe siècle.
[5] Voir la Géographie d'Edrisi, traduite par Jaubert, 1840, et Voyages d'Ibn Batoutah.
Frappé par la haute civilisation des Arabes, Almas, fils de Silkah, roi de Bolgar, envoya à Bagdad en 921 des ambassadeurs chargés de lui amener des savants versés dans l'étude du Coran et des architectes pour élever des mosquées et des forteresses. Le khalife répondit à sa demande en lui envoyant Sohoussen el-Rassi et Akmed ibn Fosslan, celui-là même qui nous a laissé de précieux renseignements sur Bolgar.
Almas se convertit[6] à l'islamisme, ses sujets suivirent son exemple, et jusqu'en 1573 la vallée moyenne du Volga fit partie du monde musulman. C'est la région la plus septentrionale où ait pénétré l'influence arabe. Avec le zèle des néophytes, les Bulgares essayèrent de faire des prosélytes parmi les Slaves, et tentèrent de convertir à leur foi Vladimir, qui devait introduire parmi ses sujets le christianisme byzantin.
[6] D'après la chronique de Kaswing, la conversion des Bulgares à l'islamisme n'aurait eu lieu que dans la première moitié du XIIe siècle; suivant Ibn Fosslan, elle remonterait à 922. Cette dernière date nous paraît la plus vraisemblable. Edrisi, qui vécut dans la première moitié du XIIe siècle, mentionne déjà à cette époque l'existence d'une grande mosquée à Bolgar.