Sur la Kama la navigation est beaucoup moins active que sur le Volga, bien que ce soit la route principale de Sibérie. Cette immense dépendance de l'empire russe n'a pas encore une grande importance économique. La Sibérie si riche et si fertile dans sa partie méridionale, comme nous l'exposerons plus loin, n'exporte en Europe qu'une très faible partie de ses produits, faute de voies de communication, et la Russie n'expédie au delà de l'Oural qu'une petite quantité de marchandises. Sur la Kama nous croisons seulement quelques vapeurs; fréquemment nous rencontrons d'immenses trains de bois, véritables îles flottantes. Les produits des vastes forêts sont expédiés dans la région des steppes.
Ce pays laisse l'impression d'un désert. De loin en loin, un village de masures noires dominé par le hérissement multicolore d'une église. Avec leurs dômes verts ou leurs cinq clochetons bleus, et leurs murailles blanches, ces églises donnent de la valeur au paysage sans intérêt. Ce sont les points d'orgue du tableau.
Tous les trois ou quatre cents kilomètres, une ville ou plutôt ce qu'on est convenu d'appeler une ville en Russie, Tchistopol, Sarapoul, chef-lieu d'un vaste district habité par les Votiaks, une des peuplades finnoises du groupe permien. Après une navigation de soixante heures nous sommes à Perm, au terme de la première partie du voyage.
Nous voici à l'extrémité orientale de l'Europe, au seuil de l'Asie. Si l'on tient compte de sa position par rapport à l'Oural, Perm est la dernière ville d'Europe; mais, comme le dit très justement M. Cotteau, pour démontrer que la domination de la Russie s'étend à la fois sur l'Europe et l'Asie, le gouvernement impérial n'a tenu aucun compte des limites naturelles acceptées de tout temps par les géographes[55] et a fait passer à l'est de l'Oural, au commencement de la plaine sibérienne, la frontière orientale de la province de Perm.
[55] E. Cotteau, De Paris au Japon à travers la Sibérie. Hachette, 1883.
Marché de Perm.
Très gai l'aspect de la ville, avec la gare monumentale du chemin de fer de l'Oural construite dans un joli style oriental, à côté un superbe palais étale ses colonnades et son fronton, plus loin des églises élèvent leurs dômes pittoresques, tout cela disséminé au milieu de la verdure devant le large fleuve. Derrière cette rangée d'édifices il n'y a qu'un village.
Aujourd'hui, 12 juillet, température étouffante. A une heure de l'après-midi, le thermomètre marque à l'ombre +25° et la pression est seulement de 741. Il y a six semaines, à la fin de mai il gelait la nuit. Ici la température peut descendre à -36° et s'élever à +30°. En 1890, pendant trois mois seulement, en juin, juillet et août, le thermomètre ne s'est point abaissé au-dessous du point de congélation. Le 5 septembre, s'est produite la première gelée.
Le lendemain, départ de Perm. Nous nous embarquons de nouveau sur la Kama à destination de Tcherdine avec le projet de faire en route une escale pour visiter les Permiaks.