Pendant l'hiver 1881-1882, de Iaktchinskaya Pristane on a expédié sur la Kama et de là dans la Russie 900 tonnes de divers poissons et 32 tonnes et demie de saumon. Cette année-là, cette dernière pêche n'avait pas été heureuse, d'ordinaire elle produit de 130 à 160 tonnes de ce poisson, particulièrement estimé par les gourmets russes[67].
[67] Ermilov, Poïzdka na Petchorou. Arkhangelsk. 1888.
A la fin de décembre se tient à Iaktchinskaya Pristane une foire importante. On y vient même d'Arkhangelsk, située à plus de 800 lieues de là. C'est principalement un marché de fourrures. Les indigènes apportent les produits de leur chasse en paiement des marchandises qu'ils ont reçues à crédit l'été précédent, et en même temps font de nouveaux achats. Tout ce commerce se fait sans argent, par troc, absolument comme au Xe siècle, du temps que les Bulgares trafiquaient avec les Permiens. Depuis neuf siècles les mœurs des habitants ne se sont pas modifiées. D'autre part les transactions ne sont pas libres. Étant toujours débiteurs des marchands, les Zyrianes cèdent toutes leurs pelleteries à leurs créanciers pour les rembourser de leurs avances. Un étranger leur offrirait-il de leurs marchandises un meilleur prix que leur acheteur attitré, ils refuseraient de la lui céder, de crainte de perdre crédit chez leurs prêteurs. Les marchands de Tcherdine tiennent ainsi la population de la Petchora dans une dépendance complète. Naturellement ces négociants cotent très haut leurs marchandises, 8 à 10 roubles (24 à 30 francs) les 16 kilogrammes de farine de seigle, et très bas celles des indigènes, de manière à faire pencher toujours la balance en leur faveur. Profiter de la naïveté et de l'ignorance des races inférieures pour les voler, n'est-ce pas ce qu'on appelle en langage noble leur apporter les bienfaits de la civilisation? D'année en année le Zyriane s'endette ainsi de plus en plus. Presque tous les habitants des bords de la Petchora sont débiteurs des gens de Tcherdine et quelques-uns même pour des sommes importantes, 2 à 3 000 francs, un joli denier pour des gens qui n'ont ni sou ni maille. Ces pratiques commerciales sont du reste générales dans le Nord. En Sibérie, à la foire d'Obdorsk les marchands russes emploient les mêmes procédés à l'égard des Ostiaks et des Samoyèdes, et les Norvégiens agissent de même à l'égard des Lapons. En tout pays l'homme civilisé a les mêmes appétits.
A Iaktchinskaya Pristane nous rencontrons l'ouriadnik Eulampy Arseniev Popov. D'après les ordres que le gouverneur de Vologda a eu l'amabilité de donner, il doit nous accompagner sur la Petchora, non point que les indigènes soient malveillants, mais afin de nous épargner tout ennui pour le recrutement des rameurs. Par suite de circonstances imprévues, Popov nous a accompagnés jusqu'en Sibérie. Dans la mesure de ses moyens, ce brave homme a été pour moi un auxiliaire très précieux, et je ne saurais trop rendre hommage à son intelligence et à sa profonde honnêteté. Popov était Zyriane et avait toutes les qualités de sa race.
Maintenant la route s'ouvre facile. Nous n'avons qu'à nous laisser tranquillement porter par la Petchora et bientôt nous arriverons en vue de l'Oural. C'est une nouvelle navigation de plus de cent cinquante lieues, facile et agréable sur ce beau fleuve.
Le soir de notre arrivée à Iaktchinskaya Pristane, nous nous remettons en marche, et le lendemain matin à trois heures nous atteignons le hameau d'Oust-Pojeg[68].
[68] Mammaly, en langue zyriane.
De suite Boyanus va demander l'hospitalité dans la maison que l'on nous dit être la plus propre. Le khozaïne[69], quoique troublé dans son sommeil, ne nous en reçoit pas moins très amicalement. Ces braves paysans font toujours mon admiration. Vous arrivez chez eux au beau milieu de la nuit, vous bouleversez tout leur intérieur, et toujours ils se montrent aimables et empressés. La complaisance et la douceur sont le fond de leur caractère. Notre hôte nous abandonne deux pièces. Le mobilier en est sommaire: une table, des bancs, un lit formé de planches clouées au mur. Point de literie, nos couvertures et la tente, étendues sur le bois, la remplacent. Par-dessus nous disposons une grande tente moustiquaire, et à la porte de la chambre est allumé un feu fumeux dans un vase; grâce à ces précautions nous serons à l'abri des moustiques. Voilà la quatrième nuit que nous passons sans sommeil, je vous laisse à penser si nous dormons à poings fermés.
[69] Maître de maison.
Le village d'Oust-Pojeg[70] est situé sur la rive gauche de la Petchora, à 700 mètres environ en aval du confluent de la rivière Pojeg[71], dans une boucle du fleuve.