Après un somme sur le plancher, nous nous remettons en marche. Au lieu de gagner la Volonitsa, nous prendrons à gauche à travers bois pour arriver directement à la Petchora à Iaktchinskaya Pristane.
Les bagages sont chargés sur deux traîneaux (narte) en bois dont le siège est très élevé, les seuls véhicules capables de circuler sur ces terrains spongieux. Trois chevaux sont attelés en flèche à une narte, deux seulement à l'autre, puis la caravane se met en selle.
Le sentier que nous suivons est large tout au plus d'un mètre, coupé de racines d'arbres. N'importe, on trotte toujours; à droite et à gauche émergent des troncs d'arbres sur lesquels on s'empalerait si le cheval tombait, mais les chevaux russes ont le pied sûr comme les mulets des Alpes. Bientôt le sol devient tremblant devant un ruisseau fangeux, en guise de pont on a jeté en travers deux madriers, et sans broncher, les montures traversent ce passage scabreux. Un peu plus loin, nos bêtes tendent le cou vers le sol, le flairent bruyamment, puis avancent avec précaution un pied après l'autre; la terre est couverte d'une belle herbe drue et haute, on dirait un petit pré bien gras. Le cheval fait encore quelques pas, et patatras le voilà dans la vase jusqu'aux jarrets. Ce pâturage fleuri cache une abominable fondrière, et il y en a comme cela quatre ou cinq échelonnés le long de la route. Cela distrait de la monotonie du paysage.
Un grand vide se fait à travers la forêt. Un incendie, allumé probablement par la foudre, a dévasté les bois, traçant une vaste clairière; des troncs calcinés gisent étendus avec des airs de squelettes grimaçants; le sol brûlé par le feu a une teinte de lèpre; au-dessus de petits tas de charbon s'élèvent des fumerolles bleues, comme la buée d'un encens. De pareils accidents sont très fréquents dans ces régions; chaque été, en Russie et en Sibérie, des incendies détruisent des milliers d'hectares de forêts.
DE LA PETCHORA A L'OB
Feuille 1
Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora par Ch. RABOT
1890.
La terre s'enfle légèrement; un boursouflement du sol de trois ou quatre mètres marque la ligne de partage des eaux entre le bassin de la Kama et celui de la Petchora, entre les tributaires de la Caspienne et ceux de l'océan Glacial; au delà nous traversons à gué la Volonitsa.
Encore quelques marais fangeux, puis le sol se raffermit, les bois s'éclaircissent, la lumière devient plus vive. Au bout de l'avenue apparaît une grande allée bleue, c'est la Petchora, large comme la Seine à Paris, ici à plus de 1 300 kilomètres de son embouchure. Quel plaisir de contempler ce paysage égayé par le mouvement de l'eau courante après être resté trois jours dans une forêt morne et indifférente.
Iaktchinskaya Pristane, situé sur la rive droite du fleuve et non sur la rive gauche, comme l'indiquent les cartes, semble de loin un bourg important. Vous arrivez et quel n'est pas votre étonnement d'y trouver la solitude la plus absolue. Nulle part âme qui vive, toutes les maisons sont fermées, pour le moment une seule est habitée. Iaktchinskaya Pristane est simplement un lieu de foire et l'entrepôt du commerce de la Petchora. Cette localité est occupée seulement au moment du marché et à l'époque des transports, le reste du temps elle n'est habitée que par le gardien des magasins.
Le commerce sur la Petchora a beaucoup plus d'importance qu'on ne serait tenté de le croire au premier abord. Dans cet immense bassin fluvial, grand à peu près comme la France, vit une centaine de mille d'habitants qui ne communiquent avec le reste du monde que par ce fleuve. Chasseurs et pêcheurs, ils ont besoin de céréales, que ne produit point la terre qu'ils habitent, et d'objets manufacturés, qu'ils ne savent point fabriquer. En échange ils donnent des pelleteries et du poisson. Les négociants de Tcherdine ont en quelque sorte le monopole des affaires sur les bords de la Petchora. En décembre et janvier les marchandises sont transportées par terre à Iaktchinskaya Pristane, puis aux premiers jours de mai, après la débâcle, chargées sur des barques qui vont les disperser dans l'immense rameau fluvial dont la Petchora est le tronc. Vers le 15 août, une partie de cette flottille, la caravane de printemps, comme on l'appelle, remonte à Iaktchinskaya Pristane, rapportant le poisson pris par les Zyrianes après la débâcle; les autres bateaux, la caravane d'automne, reviennent dans les premiers jours d'octobre, principalement avec des cargaisons de saumons. Toutes ces marchandises restent renfermées dans les magasins du port jusqu'à l'époque où le traînage permet de les conduire facilement à Tcherdine.