Une fois que les Russes furent parvenus à la Baltique et à la mer Noire, la Russie septentrionale perdit toute importance économique. La route de la Dvina fut délaissée et la Petchora ne servit plus qu'au commerce local. Grâce à l'heureuse initiative de M. Souslov, ce beau fleuve redeviendra bientôt une des voies d'exportation de la Russie orientale comme aux temps des Normands. Sous la direction de cet homme intelligent, un chemin de fer à voie étroite sera, dans quelques années, construit à travers l'étroite langue de terre séparant les affluents de la Kama de la Petchora. Une fois sur ce dernier fleuve, les marchandises seront transportées par des vapeurs jusqu'à l'océan Glacial. M. Souslov possède déjà trois steamers sur la Petchora, un sur la Kolva et un navire de mer qui, en 1889, a transporté à Pétersbourg des marchandises de cette région.
Le gouvernement russe, comprenant toute l'importance de l'entreprise, fait approfondir les tributaires de la Kama aboutissant au chemin de fer projeté, la Vitcherka et la Bérésovka. Lorsque ces travaux seront terminés, la Petchora, cette belle artère fluviale jusqu'ici inutile, servira à transporter à peu de frais une partie des blés du Volga et des produits de l'Asie centrale jusqu'à l'océan Glacial, où pendant quatre mois et demi la navigation est ouverte avec le reste de l'Europe. En même temps, comme nous l'expliquerons plus loin en détail, M. Sibiriakov a fait ouvrir une route à travers l'Oural pour exporter en Europe les produits du bassin de l'Obi. C'est bien à tort que l'on n'attribue aucune importance économique à la Russie septentrionale. On croit toujours cette région couverte de neiges éternelles et la mer qui la borde encombrée de glaces. Dans l'état actuel, la Russie n'a pas, au contraire, de meilleure côte que celle de la Laponie, toujours ouverte à la navigation, et la Petchora est le seul fleuve permettant de conduire facilement les produits de la Russie orientale à la mer.
CHAPITRE IX
DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR
Les rapides.—La forêt.—Un village zyriane.
Après un arrêt de quatre jours à Oust-Pojeg, nous reprenons notre navigation sur la Petchora, toujours en canot; dans ces pays c'est le seul moyen de locomotion.
Le temps est magnifique, le ciel bleu comme sur les bords de la Méditerranée, et une lumière rutilante fait étinceler de reflets métalliques les aiguilles des pins. Dans tout l'espace rayonne une clarté aveuglante. Pour se garantir de la chaleur, une ombrelle devient même nécessaire. A 2 h. 30 du soir, le thermomètre s'élève à + 33°.
Sous cette splendeur d'été c'est plaisir de naviguer sur ce beau fleuve, doucement porté par le courant. Pas un être vivant, pas un bruit, pas une sensation violente, tout est uniforme et silencieux, et ce calme des choses mortes endort l'être entier. Isolé du monde, vous n'avez ici ni tracas, ni ennui; vous vivez tranquille dans une animalité heureuse. Du soleil et des vivres, avec cela la béatitude est parfaite en voyage.
Mais soudain voici une sourde rumeur d'eau en mouvement: nous approchons des porog (rapides). Le fleuve clapote bruyamment contre des pierres, puis dévale en tourbillons sur une distance de 200 mètres. L'équipage s'arrête quelques minutes pour examiner le passage: c'est qu'il ne faut pas heurter quelque caillou, et maintenant en avant! Les bateliers donnent à l'embarcation une vitesse supérieure à celle du courant afin de pouvoir gouverner; en quelques secondes le tourbillon est franchi.
Cinq kilomètres plus loin, nouveau rapide un peu plus difficile que le précédent, puis deux autres petits courants, et nous arrivons au hameau de Porog, situé à 20 kilomètres d'Oust-Pojeg.