Pour arriver à Liapine, l'armée russe remonta la vallée de la Chtchougor. Pendant le moyen âge cette route a été très fréquentée; c'est le seul passage de l'Oural mentionné par Herberstein. Par cette voie passait le commerce entre la Moscovie et la Iougrie, et les Slaves pénétraient en Sibérie jusqu'à l'Obi. A la fin du XVIe siècle, une fois que Iermak eut franchi l'Oural central, la vallée de la Chtchougor fut peu à peu abandonnée. La dépression par laquelle passe aujourd'hui le chemin de fer de Perm à Tioumen devint la grande route de Sibérie, et les passages du nord ne servirent plus qu'aux chasseurs indigènes et aux nomades. La région de la Petchora cessa d'être la voie du transit entre la Russie et les pays à fourrures de l'Asie septentrionale.
A cette époque, une nouvelle période d'activité s'ouvre pour la Russie septentrionale. En 1553, l'Anglais Chancelor atteignait la mer Blanche et par la Dvina arrivait à la cour d'Ivan le Grand. Des relations commerciales et diplomatiques s'établirent bientôt par cette voie entre le tsar et la reine d'Angleterre. Comme au temps des Normands, la Dvina devint la grande route du commerce entre le nord de l'Europe et les pays d'Orient. Par cette voie septentrionale les premiers Anglais pénétrèrent en Asie centrale. En 1557, Jenkinson, employé de la Muscovy Company, compagnie anglaise fondée pour exploiter le commerce de la Russie, gagna la mer Blanche, de là, par la Dvina, le Volga et la Caspienne parvint à Samarcande.
Des Français prirent également part au commerce de la mer Blanche. En 1580, un certain Jehan Sauvage, marchand de Dieppe, visita Vardö en Norvège et les ports de la mer Blanche, Kolmogor et Saint-Nicolas[108]. Six ans plus tard, le tsar Féodor, successeur d'Ivan le Terrible, dans une lettre à Henri III[109], concède aux marchands français le droit de «fréquenter avec toute espèce de marchandise le havre de Colmagret (Kolmogor)». L'année suivante fut signé un traité de commerce entre le tsar et des marchands parisiens, très avantageux pour ces derniers. Nos compatriotes avaient le droit de venir commercer «avecq navires à Colmogrote (Kolmogor), à Neufchateau de Arconge (Arkhangelsk), Volgueda (Vologda)», etc., «en payant seullement la moitiée des droicz moinz de ce que payent les austres estrangers en toutes noz villes susdites».
[108] Monastère situé sur l'emplacement actuel d'Arkhangelsk.
[109] Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution française.—Russie, avec une introduction et des notes, par Alfred Rambaud, t. I. Paris, 1890.
Une fois en possession de la majeure partie du commerce de la mer Blanche, la Muscovy Company voulut pousser plus loin et atteindre le pays à fourrures dont ses agents entendaient parler à Kolmogor et à Arkhangelsk.
En 1611, elle envoya un navire commandé par le capitaine James Vadun à l'embouchure de la Petchora.
Le commerce du pays parut aux marins anglais plein de promesses. «Que n'avons-nous des représentants à Poustosersk, à Oust-Zylma, à Perm, écrivait Richard Finch, agent de la Compagnie à Thomas Smith, président de cette association, nous ferions d'excellentes affaires en achetant en hiver des pelleteries[110].» Deux membres de l'expédition, Josias Logan et William Persglove, hivernèrent à Poustosersk; trois ans plus tard, William Goosden, second du navire, y passa également un hiver.
[110] Reise und Aufenthalt den Engländer im Petchora-Lande, in den Jahren 1611-1615, in Alexander G. Schrenk, loc. cit. vol. II.
Les renseignements recueillis par les représentants de la Muscovy Company sont très intéressants. Ils nous montrent qu'à cette époque la navigation était très active sur la Petchora et sur l'océan Glacial. Chaque été, un grand nombre de bateaux partaient de Kolmogor, Mezen, Poustosersk à destination de Mangazeï, situé dans l'estuaire de l'Obi. Tous ces bâtiments se rendaient dans la baie de Kara, puis de là atteignaient l'Obi, en traversant la presqu'île de Ialmal par des portages.