Vers l'est, c'est-à-dire vers la Sibérie, la chaîne tombe à pic; au delà de la Pérévalski-Sobka quelques collines, et après cela une étendue plane sans limites, on dirait la mer. De ce côté, l'Oural n'est pas précédé de contreforts comme sur le versant européen.
A trois heures, nous sommes de retour à la station; à quatre heures, en selle, et en route! Toujours des marais, puis des monceaux de pierres éboulées sur lesquels glissent nos chevaux. Ici la marche est encore plus lente qu'au milieu des marécages. Les montures n'osent mettre le pied sur une pierre qu'après l'avoir flairée pour s'assurer de sa solidité.
Nous suivons une vallée ombreuse entre de belles collines boisées. Cette partie de l'Oural est la chaîne la plus pittoresque que j'aie vue: partout de petits coins frais et riants. Aujourd'hui l'étape est courte, 17 kilomètres seulement, et, à sept heures du soir, la caravane arrive à la station de Sartonninka.
11 août.—Nous mangeons la dernière bouchée de la pâte noire décorée par les Zyrianes du nom de pain. Il faudra donc atteindre ce soir Liapine, et nous en sommes éloignés de 49 kilomètres. A partir d'ici la route devient, dit-on, meilleure et l'on change les traîneaux contre de petites charrettes.
Nous suivons un large abatis pratiqué au milieu de la forêt. Le terrain monte et descend en longues ondulations. Tout à coup, à un détour, au bout de la longue avenue apparaît l'infinie nappe violette de la plaine sibérienne, toute brillante de lumière. Telle on voit la Lombardie du sommet des Alpes. Après cette vision, plus rien que la forêt marécageuse toujours pareille à elle-même.
A huit heures trente du soir, 15 kilomètres nous séparent encore de Liapine et la nuit vient, et nous avons faim. L'estomac est l'organe le plus exigeant et en même temps le plus important: il détermine les belles comme les mauvaises actions, la joie comme la tristesse: aujourd'hui il nous donne un regain d'énergie. Nous abandonnons les bagages à la garde de Popov, puis Boyanus et moi lançons nos chevaux, résolus à arriver coûte que coûte le soir même à Liapine.
Après une heure de trot, voici enfin du sable, un sol résistant, on redouble l'allure et nous atteignons le village ostiak de Chekour-Ia: un tas de misérables huttes posées sur le bord d'une rivière.
Pas beaux précisément les indigènes: de petits bonshommes ratatinés, vêtus de peaux sordides, se démenant avec des allures d'orangs. Nous passons la rivière, les chevaux à la nage, nous en pirogue. En se mettant ainsi à l'eau après une longue course, tout autre que le cheval russe prendrait une fluxion de poitrine. Lui, il ne s'en porte que mieux; comme son maître, il est fait à toutes les endurances. Les selles sont maintenant mouillées, tant mieux, on n'en sera que plus solide, et au trot! Il y a bien encore des fondrières, une notamment où les chevaux patouillent jusqu'au poitrail. Nitchevo, comme disent les Russes, cela ne fait rien, les maisons de Liapine sont en vue.
Brusquement nos montures font un écart: dans l'obscurité, elles ont distingué un large trou vaseux, un bourbier nous sépare de la civilisation; on barbote encore une fois, enfin à dix heures vingt du soir nous atteignons la factorerie de Liapine. Un véritable village. De vastes magasins, des habitations pour les ouvriers, et une excellente maison pour le maître. Les agents de M. Sibiriakov nous reçoivent avec la plus franche cordialité, comme on sait recevoir en Russie.
Une table chargée de victuailles et d'excellents vins envoyés à notre intention est bientôt dressée. Nous avons des chaises pour nous asseoir, une lampe nous éclaire. Après les soucis de la vie matérielle dans le désert, un luxe asiatique. La civilisation a parfois du bon, mais pour l'apprécier à toute sa valeur il faut avoir peiné dans les régions mortes de la terre.