Le paysage est pittoresque, avec une magnifique forêt encadrée de jolies montagnes, mais nous n'avons pas le loisir de l'admirer; tout le temps il faut avoir l'œil ouvert pour éviter une chute dans le bourbier, se garer d'un arbre ou d'une branche. Enfin, nous voici dans une sorte de cirque, aux sources de la Volokovka.
Une pente rapide sur un terrain solide conduit à un petit plateau (494 mètres), le point de partage des eaux entre le bassin de la Petchora et celui de l'Obi, la frontière de l'Asie. Nous poussons un joyeux hourra en l'honneur de la vieille Europe que nous quittons, et en avant! Mais aussitôt le tangage recommence. Le plateau culminant du passage est une vaste tourbière dans laquelle les chevaux restent enlizés. Ils semblent marcher sur une éponge gonflée d'eau. C'est une des plus mauvaises parties de la route. Sur ce sol jaune, des bouleaux morts tortillent leurs branches blanches avec des silhouettes de squelettes. Cela a un air de mort, de terre sans vie, de cimetière de la nature.
Le plateau verse dans un ravin et nous arrivons à la station de Pérévalski. Pour parcourir 27 kilomètres nous n'avons pas employé moins de sept heures, et pas une halte en route. Une rude étape!
La station se compose d'une baraque humide, que nous remplissons à nous quatre. La cassine s'incline comme un château de cartes prêt à tomber; ce sol ne peut rien porter.
Station de Pérévalski.
Le lendemain, avant de poursuivre notre route, nous allons gravir la Pérévalski-Sobka, une des croupes dominant l'entonnoir où nous nous trouvons. Toujours le même aspect: d'abord la forêt, puis, les derniers arbres dépassés[126], rien que des pierres. Sur un point seulement, un peu au-dessous du sommet, la roche apparaît en place: partout ailleurs ce n'est qu'une ruine.
[126] Limite supérieure de la végétation forestière de l'Oural dans les vallées de la Chtchougor et de la Sygva: Peutchétiouk Parma, 490 mètres; Telpos-Is, vallon de Dourn-yeul, 315 et 397 mètres (limite supérieure des bouleaux, 556 mètres); Pérévalski-Sobka, 481 mètres (limite supérieure des bouleaux, 566 mètres).
Devant nous l'Oural présente une profonde dépression; il y a là un aplatissement de relief, comme un gâteau soufflé manqué.
Plus loin, vers le nord, le terrain se relève pour former un massif alpin; quel est son nom? Impossible de le savoir; pour notre guide, tout cela c'est l'inconnu, un pays anonyme, l'Oural; impossible d'en tirer aucun renseignement.