Le 10 août, la caravane se met en marche. Boyanus et moi sommes à cheval; les bagages sont chargés sur des traîneaux samoyèdes (narte), attelés chacun d'un cheval qui porte en outre son conducteur.
La route suit la vallée de la Volokovka; c'est une simple tranchée à travers la forêt. De macadam, pas plus trace que sur les autres voies de Russie; le sol forme le chemin, et ici quel sol! Dans les pays du Nord, les routes sont des pistes plus ou moins larges, presque toujours marécageuses en été et praticables seulement l'hiver, lorsque le sol, raffermi par la gelée, est couvert de neige.
Traversée de l'Oural.
A quelques centaines de pas de la Chtchougor, je sens mon cheval se dérober sous moi; j'ai la sensation brusque de me sentir engloutir, et en même temps je vois les montures de mes compagnons plonger dans la vase jusqu'à mi-jambes. Nous avançons sur une marmelade de terre, et sous la moindre pression elle cède. Avec les chevaux et les traîneaux lourdement chargés, jugez du pataugis. En certains endroits, les bêtes enfoncent jusqu'au ventre.
Partout une boue noire, partout des flaques d'eau, partout des tourbières. On va au pas au gré de sa monture, toujours prêt cependant à la faire changer de direction pour éviter les arbres. Merveilleux mon petit cheval! jamais il ne fait un faux pas sur ce sol mouvant, jamais il ne butte contre les racines entre-croisées. Voit-il son devancier patauger, vite il se jette à droite ou à gauche; aperçoit-il une plaque suspecte, il la flaire bruyamment pour s'assurer de sa solidité. Cette intelligente petite bête sait que partout où il n'y a point de végétation, la fondrière est plus liquide et elle choisit en conséquence sa route. En plein marais elle a toujours soin de mettre le pied sur les touffes saillantes de plantes palustres, l'expérience lui a appris que ce sont les seuls points solides du terrain. Par la pratique de l'Oural ces chevaux sont devenus quelque peu géologues.
La traversée d'un marais fangeux donne les mêmes sensations qu'une navigation en canot sur une mer houleuse. Le cheval monte, s'abaisse comme l'embarcation sur la vague. En pareil cas, il faut lâcher les étriers, serrer ferme les genoux, empoigner solidement la crinière d'une main et de l'autre tenir les rênes, prêt à enlever la monture en cas de faux pas.
La Volokovka.
Pour nous reposer de ces fondrières nous passons et repassons à gué la Volokovka. Nous la traversons seize fois. Le lit caillouteux de la rivière est résistant; en le suivant on est beaucoup plus au sec que dans le marais: là, pas de crainte de tomber dans quelque bourbier inattendu. En certains endroits, les berges sont escarpées; les chevaux attelés aux traîneaux font un petit saut en avant, puis, une fois à l'eau, donnent un coup de collier, et, patatras, la narte tombe de tout son poids dans le torrent. Tant pis pour les plaques photographiques!