Quelques rameurs portent une longue chevelure flottante sur les épaules comme les tout jeunes misses anglaises. La plupart la divisent au contraire derrière la tête en deux nattes entourées d'une cordelière rouge et ornées à leur extrémité de morceaux d'étoffe. Ces tresses sont en outre attachées l'une à l'autre sur l'occiput par un cordon également rouge. Certains indigènes ont des nattes très longues qui leur descendent parfois jusqu'à la ceinture. Avec cette coiffure et leur figure imberbe les hommes ne sont pas toujours faciles à distinguer des femmes. Des jeunes gens surtout ont l'air de jeunes filles. Tous ont les doigts couverts de bagues en cuivre. A propos de la parure, signalons un détail intéressant. D'après Ahlqvist, les femmes «vogoules» se tatoueraient les pieds et les mains de traits géométriques. Cette ornementation n'est pas en usage dans la région que nous avons visitée[160].
[160] Finsch a observé des tatouages sur une jeune Ostiake pendant son voyage de Tomsk à Samarovo. (Finsch, loc. cit.)
Le lendemain matin, 19 août, nous atteignons la Sosva, grande rivière qui dans tout autre pays que la Sibérie serait un fleuve important.
Sur la Sosva comme sur la Sygva, toujours le même paysage: une plaine boisée. Pas d'horizon, la vue est limitée aux deux berges couvertes de forêts. Si, toutes les trois ou quatre heures, on n'était intéressé par le spectacle amusant et curieux des stations indigènes, le voyage serait terrible d'ennui. Ici c'est le grand désert du Nord, triste et monotone, une terre inutile, fermée à l'homme. Avec cela, l'air est lourd, on sent un continent derrière soi. Tout est uniforme, le sol comme l'aspect du pays. Nulle part un rocher, une pierre, partout des terrasses sablonneuses couronnées de tourbières.
Au delà du confluent de la Sosva et de la Sygva est situé Saxoun Paoul[161], l'agglomération ostiake la plus importante rencontrée jusqu'ici: 60 habitants et 12 tchioumes. Les paouls des bords de la Sygva contiennent deux formes particulières d'habitation, la tchioume carrée et le sasskol. Le sasskol forme le passage entre le simple abri en écorce de bouleau et la maison, entre la tchioume mobile et la iourte fixe. C'est une hutte rectangulaire couverte d'un toit à deux auvents, faite de perches et de pieux et entièrement garnie d'écorce. La disposition interne est semblable à celle de la iourte. Cette habitation légère n'est occupée qu'en été. Elle est spéciale aux Ostiaks de la région ouralienne. Au delà de Sartynia nous ne l'avons pas observée.
[161] Glossaire topographique ostiak: Saxoun, embouchure; Toump, île; Ia, rivière ou ruisseau.
A chaque station nous nous arrêtons une ou deux heures. Il faut d'abord manger; puis, pendant que les indigènes font leurs préparatifs de départ, nous examinons le mobilier des huttes et étudions la vie des naturels, si curieuse et si suggestive. Nous avons sous les yeux un passé vieux de centaines de siècles, l'enfance de l'humanité, alors que l'homme tirait toutes ses ressources de la chasse et de la pêche.
Une scène amusante est le repas des naturels. Le couvert se compose de deux augettes en écorce remplies, l'une de poisson bouilli, l'autre d'huile de poisson et d'un gros pain noir que dédaigneraient les chiens délicats. Cette huile remplace le beurre dans la cuisine des indigènes. Autour des deux plats déposés par terre la famille s'accroupit, et aussitôt commence la pêche des morceaux. Après chaque bouchée, les convives boivent un petit coup d'huile en guise de rafraîchissement. Entre temps les indigènes se mouchent avec les doigts, puis, après cette opération, sans même s'essuyer, attrapent dans le plat un filet de poisson. Le morceau ainsi assaisonné n'en est que meilleur. Durant l'été, cette soupe forme pour ainsi dire toute la nourriture des indigènes. Telle est son importance dans l'économie domestique que le temps nécessaire à sa cuisson est l'unité de temps la plus courte des Ostiaks[162].
[162] Ahlqvist.
En hiver, le poisson est également un élément important de l'alimentation des Ostiaks. A cette époque, ils le mangent soit sec, soit fumé ou salé, et ils en absorbent d'énormes quantités. Les indigènes ont un estomac dont la capacité rivalise avec celui des Eskimos. Ils peuvent avaler jusqu'à vingt ou vingt-cinq livres de poisson par jour, et dans un seul repas quatre ou cinq coqs de bruyère avec une bonne portion de poisson sec[163]! Le poisson cru est très apprécié des indigènes. C'est, paraît-il, un excellent remède contre le scorbut. A chaque station notre interprète se faisait donner quelques corégones, qu'il engloutissait incontinent. En un tour de main il dégageait les filets, s'en remplissait la bouche, puis au ras des lèvres coupait le morceau.