La rédaction de la supplique terminée, nous nous remettons en route. Pour nous faire honneur, le prince tient absolument à nous accompagner. Nous avons eu l'imprudence de lui offrir de l'eau-de-vie, et dans l'espoir de recevoir de nouvelles rasades il désire rester en notre compagnie le plus longtemps possible. Redoutant la ménagerie qui grouille sur ses vêtements, nous faisons asseoir le personnage à la porte de notre petite cabine: mais cette place ne satisfait pas sa vanité. Pour marquer son rang aux yeux des rameurs et leur prouver que nous le traitons d'égal à égal, le prince Dmitri rapproche lentement son siège de l'entrée de la cahute, puis allonge un pied dans l'intérieur: il n'a pas ainsi l'air d'être à la porte. Peu à peu il passe une jambe puis une autre, ensuite la tête; finalement le sire trouve moyen de s'installer complètement dans la pièce. Dmitri, tout fier de sa ruse, rit sous cape. Lorsque à sa mine réjouie nous éclatons de rire, le bonhomme ne peut retenir sa joie. Pour lui faire place je suis obligé de monter sur le toit de l'embarcation.

En passant, signalons la présence sur la rivière de nombreuses mouettes tridactyles et de guillemots de Brunnich.

Vers cinq heures du soir nous arrivons à une station où nous débarquons notre compagnon. Avant de nous débarrasser du personnage, nous lui offrons une collation servie dans des assiettes en fer-blanc et avec des couverts. Ces ustensiles ne laissent pas d'embarrasser singulièrement le prince; évidemment la fourchette du père Adam lui paraît plus commode, mais Son Altesse tient absolument à prendre les belles manières. Elle a du reste une bien meilleure éducation que les membres de l'aristocratie ostiake rencontrés par d'autres voyageurs sur l'Obi. Avant de nous quitter, Dmitri recommande aux indigènes de nous conduire rapidement, et en fidèles sujets ceux-ci rament avec une vigueur qui fait notre étonnement.

Dans la soirée nous atteignons Rakmatia Paoul, ayant parcouru environ 60 kilomètres en huit heures. Une bonne étape! Le temps de prendre de nouveaux rameurs et nous repartons. Le ciel est suffisamment clair la nuit pour nous permettre de relever le cours de la rivière. En nous relayant, nous pouvons travailler tout en marchant. C'est, du reste, plaisir de veiller par ces belles nuits d'automne. Dans le ciel clair du Nord les étoiles brillent d'un éclat extraordinaire, et au milieu de l'obscurité les troncs blancs des bouleaux ont l'air d'une assemblée de fantômes devant lesquels nous défilons. Tout est silencieux. C'est le calme des choses mortes, et tout l'être est pénétré d'une sensation infinie de repos.

Comme tous les primitifs, les Ostiaks ont quelques notions d'astronomie. Ils connaissent la Polaire, l'étoile qui ne bouge pas, comme ils l'appellent, et sur elle ils se guident lorsque la nuit les surprend dans ces forêts où il est si facile de s'égarer.

Les Ostiaks divisent l'année en treize mois, qui portent des noms rappelant les phénomènes naturels ou leurs diverses occupations. D'après les uns, elle commencerait à l'équinoxe du printemps; d'après les autres, à celui d'automne[159]. C'est en somme le calendrier révolutionnaire.

[159] Ahlqvist, loc. cit.

Maintenant les nuits sont devenues très fraîches. Les indigènes ne sentent pas cependant cet abaissement de la température. Tous sont simplement vêtus de toile. Habitués à des froids de quarante degrés, ils éprouvent sans doute une sensation de chaleur tant que le thermomètre reste au-dessus de zéro.

DE LA PETCHORA A L'OB
Feuille 3
Croquis à la Boussole du Cours de la Sosva par Ch. RABOT
1890.