Nous prenons une équipe de rameurs et aussitôt après en route. A quelques kilomètres en aval nous apercevons une dernière fois l'Oural. Sur l'horizon jaune du couchant les montagnes bleuâtres se détachent avec une netteté parfaite. On dirait des découpures bleues collées sur du papier jaune.

A dix heures du soir, nous arrivons à Kossilok, paoul ostiak, et dans la matinée du 18, à Lokmouspaoul. A peine débarqués, un Ostiak vient nous serrer la main avec force démonstrations amicales. Étonnés d'un pareil sans-gêne de la part d'un indigène, nous allions le repousser, lorsque l'ouriadnik Reif, faisant office pour la circonstance de chambellan, nous présente le personnage, Son Altesse Seigneuriale Dmitri Tcheskine, prince des Ostiaks de la Sygva. Parmi ces sauvages habillés de peaux se trouvent, comme dans toutes les sociétés, des familles de noble origine, descendants des anciens souverains du pays. Aujourd'hui cette aristocratie est bien déchue: les princes ostiaks ne sont plus que des collecteurs d'impôts, et, d'après M. Sommier, n'auraient conservé de leurs privilèges politiques que le droit de jugement pour certains délits commis par les indigènes. Mais, toujours avisé, le gouvernement de Saint-Pétersbourg a eu soin de s'attacher ces personnages en leur confirmant leurs titres. Un bout de papier noirci de caractères indéchiffrables et quelques cachets ont fait l'affaire.

Son Altesse nous conduit immédiatement dans sa iourte et nous fait asseoir à ses côtés sur le lit de camp placé à gauche de la porte. Chaque fois que nous entrons dans une hutte en sa compagnie, toujours le bonhomme s'installe de ce côté: c'est probablement la place d'honneur dans le cérémonial ostiak. Le prince ne tarde pas à devenir très communicatif; il nous tape amicalement sur les genoux, et nous sourit, tout en se mouchant dans ses doigts. Pour le remercier de cet excellent accueil, nous lui faisons présent d'un grand foulard de soie rouge; désireux de ne pas être en reste de politesse avec nous, immédiatement Son Altesse m'offre une boîte à allumettes en corne de renne avec son monogramme.

Le prince est vêtu d'une belle parka en peau de renne blanc; pour le reste, il était aussi sale que ses congénères. Son habitation ne diffère pas non plus de toutes celles que nous avons visitées jusqu'ici. Dans le coin de la hutte se trouve une malle russe, que Dmitri s'empresse d'ouvrir pour en extraire des parchemins. C'est la chancellerie seigneuriale renfermant les titres nobiliaires. A côté sont suspendus un vieux sabre de gendarme et une défroque de laquais de cour, présents du gouvernement impérial.

Dmitri Tcheskine.

L'aimable accueil du prince n'était pas absolument désintéressé. Son Altesse ne tarda pas à nous faire part des doléances des indigènes et à solliciter notre protection. Comme les habitants de tous les pays du monde, les Ostiaks se plaignent de la lourdeur des impôts, et le prince nous demande notre appui auprès du gouverneur de Tobolsk afin d'obtenir une diminution des charges qui pèsent sur ses sujets.

Dans la circonscription de Liapine, 380 Ostiaks sont soumis au iassak; par suite d'une erreur de scribe, les pièces officielles portent leur nombre à 480, d'où surcroît d'impôt, et Son Altesse serait très désireuse de soulager les maux de son peuple.

Le prince étant complètement illettré, le brave Popov s'occupe de rédiger une supplique. La rédaction en est laborieuse, elle dure deux heures pour le moins; après quoi, Dmitri appose cérémonieusement son sceau sur la requête.

Pendant ce travail, Boyanus recueille d'intéressants renseignements sur le commerce des fourrures. Ici la peau de petit-gris vaut de 25 à 50 centimes, celle de zibeline de 10 à 20 francs en moyenne. Dans cette région le petit-gris est relativement rare; un indigène en capture au maximum une centaine par an. Sur les bords de la Sosva il est beaucoup plus abondant; dans cette vallée un bon chasseur peut en tuer annuellement un millier.