A notre grand regret, le manque d'instruments ne nous permit aucune fouille. L'exploration de ces ruines eût présenté du reste de grosses difficultés. Dans cette région sibérienne le sol reste éternellement gelé; à une profondeur de 60 centimètres, le sable est glacé et prend la consistance de la pierre. Cette zone, constituée uniquement par des formations arénacées, forme sur des milliers de kilomètres une gigantesque glacière souterraine, et dans cette couche se sont conservés presque intacts les débris du mammouth et du rhinocéros à narines cloisonnées de la période quaternaire. Quelques exemplaires ont été trouvés encore garnis de chair, dont les chiens des indigènes se sont régalés.
Le musée de l'Académie Impériale des Sciences à Saint-Pétersbourg renferme un squelette entier de mammouth. Cet animal, très voisin de l'éléphant actuel, armé comme lui de deux longues défenses, abondait dans la Sibérie septentrionale. Aujourd'hui la recherche de l'ivoire fossile est une des industries les plus lucratives des indigènes riverains de l'océan Glacial. En moyenne, les Toungouses de la Léna recueillent annuellement 16 000 kilogrammes d'ivoire fossile, représentant environ 200 individus; en 1840, Middendorf estimait déjà à 20 000 le nombre des mammouths dont les dépouilles avaient déjà été exploitées[157]. A la foire d'Obdorsk, en 1881, furent vendus 570 kilogrammes de dents de mammouth pour la somme de 1 400 roubles[158]. Les déserts de Sibérie ont ainsi gardé dans une intégrité absolue les documents les plus précieux pour l'histoire de la terre.
[157] Lapparent, les Anciens Glaciers, Paris, 1892.
[158] Sommier, loc. cit.
Par un contraste bizarre, ce sol éternellement gelé porte la plus belle végétation qui puisse s'épanouir sous le cercle polaire. Partout la forêt est touffue, les arbres grands et élancés. Une terre vivante repose sur cette terre morte.
Cette couche glacée exerce une influence considérable sur la nature de la Sibérie. Imperméable, elle maintient marécageuses les strates superficielles du sol, et produit ainsi les immenses marais de l'Asie septentrionale. Cette immense glacière située à quelques centimètres de profondeur est, de plus, une des causes de la rigueur du climat sibérien. Durant notre séjour à Liapine, la température était pendant la journée très agréable avec des maximums de 14°; mais, dès le coucher du soleil, le thermomètre descendait brusquement à 5 ou 6 au-dessus de zéro. Un air glacial semblait sortir de terre.
A 4 kilomètres de Liapine, arrêt au village de Sarompaoul, habité par des Zyrianes.
De l'Oural à l'Obi sont essaimées de petites colonies de ces Finnois attirés en Sibérie par la richesse des pêcheries et l'appât de gains commerciaux. Le village de Muji, situé à moitié route entre Obdorsk et Beriosov, est l'établissement zyriane fixe le plus septentrional en Sibérie. Ces indigènes ont su monopoliser à leur profit les transactions de la région; aux Ostiaks ils achètent le produit de leur chasse et de leur pêche et leur cèdent en échange de la farine et des objets manufacturés de mauvaise qualité. Intelligents et par conséquent peu honnêtes, ils réalisent facilement des profits considérables; ils vendent, par exemple, aux pauvres pêcheurs ostiaks 1 fr. 50 ou 2 francs de mauvais boutons en cuivre qui ne valent pas 2 sous. Grâce à ces procédés peu scrupuleux, les troupeaux de rennes, la principale source de richesse du pays, ont passé peu à peu des mains des Ostiaks dans celles des Zyrianes. Les indigènes se sont appauvris, et les immigrés enrichis. Ainsi un des Zyrianes de Chekour-Ia nous a avoué posséder 3 000 rennes, un bon petit capital, cet animal valant de 8 à 28 francs.
Sarampaoul compte une centaine d'habitants, une grande ville dans ce pays désert! Quelques-uns sont pasteurs de rennes; le plus grand nombre vit du produit de la pêche, auquel ils ajoutent les ressources de l'élevage du bétail. Les habitants possèdent un troupeau d'environ 70 vaches. Ces Zyrianes habitent des maisons en bois disposées comme celles de leurs congénères de la Petchora: un vestibule et des pièces divisées en trois compartiments par des séparations en bois.