Pour terminer ce long chapitre relatif aux Ostiaks, deux mots sur leur état moral. Étant encore naïfs, ils sont restés sincères, et, demeurés à l'écart de la civilisation, ils ont gardé l'honnêteté primitive. Les Ostiaks ignorent l'usage des serrures. Chez eux tout est ouvert à tout venant et jamais rien n'est pris.
Que de fois dans nos discussions de politique coloniale n'a-t-on pas fait sonner haut le prétendu devoir des races supérieures de porter les lumières de la civilisation aux peuples inférieurs! Ce sont là de pures déclamations. A notre contact les sauvages prennent tous nos vices sans acquérir aucune de nos qualités.
CHAPITRE XIII
LA SYGVA ET LA SOSVA
Descente de la Sygva.—Un clan zyriane.—Un prince ostiak.—Danse des indigènes.—Arrivée à Beriosov.
La traversée de l'Oural était la grosse difficulté de l'expédition. Cette chaîne de montagnes franchie, tout devient désormais facile. La route s'ouvre maintenant aisée et sans fatigue, tracée par de larges rivières. Dans les régions du nord, en Europe, en Asie comme en Amérique, les seules voies de communication sont les cours d'eau. La Sygva et la Sosva nous conduiront à Beriosov, puis l'Obi nous amènera à Samorovo, au confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Au total, une navigation à la rame d'environ 1 200 kilomètres.
Notre première étape sera Beriosov, et le 17 août, dans l'après-midi, nous quittons la factorerie de Liapine. Nous sommes confortablement installés dans une spacieuse lodka et nous avons des vivres à discrétion. Pour obéir aux instructions de M. Sibiriakov, ses employés ont mis à notre disposition toutes les ressources des magasins, et au gré de ces braves gens nous usons avec trop de discrétion de cette hospitalité si généreusement offerte. Ils voudraient nous charger de farine, de sucre, de thé; si nous n'y mettions bon ordre, notre embarcation deviendrait un entrepôt. Désormais sans souci du vivre ni du couvert, le voyage sera une partie de plaisir. Boyanus, notre brave Popov et moi, prenons place dans la lodka; une seconde transporte un ouriadnik de Beriosov et un interprète ostiak envoyés à notre rencontre par les autorités impériales. Fonctionnaires et simples particuliers rivalisent pour rendre facile notre exploration.
A deux heures, l'escadrille appareille et, à une demi-heure de Liapine, s'arrête pour prendre des rameurs au village de Sarompaoul. Nous irons ainsi jusqu'à Beriosov de station en station, changeant chaque fois d'équipe. Les hameaux (paoul) sont échelonnés le long de la rivière à 15, 20, 30 kilomètres les uns des autres. Ce sont les seules localités habitées; à droite, à gauche, s'étend la solitude absolue, la grande forêt inutile et déserte.
A un kilomètre en aval de Liapine, sur la rive gauche de la Sygva, se trouvent les ruines très bien conservées d'une forteresse russe. Dès la fin du XVe siècle, Liapine était une localité importante, et elle se trouve mentionnée dans les Notes sur la Russie d'Herberstein. La carte de Sibérie publiée par Strahlenberg[156] (1730) indique très exactement à Liapine un poste russe sous le nom de Gorodok Liapinski. Les murailles du fort sont encore debout, c'est un blockhaus en bois, surmonté d'une terrasse d'où les défenseurs pouvaient répondre aux assaillants.
[156] Nova Descriptio Geographica Tattariæ Magnæ tam orientalis quam occidentalis in particularibus et generalibus territoriis una cum delineatione totius imperii Russici imprimis Siberiæ accurate ostensa. (Reproduction photolithographique publiée par la Société suédoise d'anthropologie et de géographie. Svenska sällskapet för Antropologi och Geografi. Geografiska Sektionens Tidskrift, 1879, vol. I, no 6.)