La présence de pareilles richesses dans un bois sacré est, croyons-nous, tout à fait accidentelle. Le keremet que nous avons visité ne renfermait pas un seul objet de valeur. En dépit de leurs plus minutieuses recherches, nos compagnons russes n'y ont découvert qu'un vieux kopek. Dans le bois sacré de Mouji, sur les bords de l'Obi, M. Sommier n'a également trouvé qu'une pièce de monnaie. A Liapine, Russes et Zyrianes affirment cependant que les keremets contiennent de véritables fortunes, et plusieurs d'entre eux passent pour avoir gagné une somme rondelette au métier de détrousseurs d'idoles. Que dans ces sanctuaires les Ostiaks déposent des fourrures de prix, la monnaie courante du pays, à cela rien d'extraordinaire, mais ils ne peuvent guère offrir à leurs divinités des pièces d'argent, par l'excellente raison que le numéraire est presque inconnu dans ces régions et que même les roubles-papier ne sont pas communs dans ce pays où tout le commerce se fait par voie d'échange. En cas de besoin les Ostiaks reprennent les offrandes faites à leurs divinités un jour d'abondance. Suivant la pittoresque expression du voyageur russe Poliakov, les idoles sont les caisses d'épargne des indigènes. Pendant leurs déplacements ils confient leur fortune à leurs dieux. Tous les ustensiles et vêtements qu'ils n'emportent pas, ils les déposent sur des traîneaux qu'ils abandonnent dans les keremets.
Les bois sacrés comme celui de Liapine correspondent à nos églises de village. C'est là que tous les membres d'un même hameau viennent faire leurs dévotions. Au-dessus de ces keremets existent des sanctuaires communs à toute la race ostiake, dont la réputation attire de loin une foule de pèlerins. Aux environs de Troïtski, à une cinquantaine de kilomètres en aval du confluent de l'Obi et de l'Irtich, habite un dieu particulièrement vénéré, Tourom-asler, le dieu du confluent de l'Obi et de l'Irtich, d'après Ahlqvist. Tel est le renom de sainteté du lieu, que des Samoyèdes n'hésitent pas à entreprendre des voyages de plus de 1 000 kilomètres pour venir y implorer les esprits.
A côté de ces divinités publiques, chaque famille a en outre ses dieux domestiques. Chez les Ostiaks existe la même hiérarchie religieuse que dans le monde des anciens, et ce n'est pas le seul rapprochement que nous pourrions faire dans cet ordre d'idées. Les dieux lares sont figurés soit par une petite poupée appelée chiongote, soit par un caillou dont la forme rappelle vaguement la silhouette de quelque animal. D'après M. Sommier, les chiongotes sont consacrées aux parents décédés. Ces sauvages incultes vivant au jour le jour ont des sentiments qui ne sont généralement développés que chez les populations plus élevées en civilisation. Ainsi les morts sont de leur part l'objet d'un culte touchant. Après le décès d'un membre de la famille, les survivants fabriquent une poupée qui est censée représenter le défunt et qui est traitée comme le serait le mort de son vivant. Le soir on la couche sous des peaux, le matin on la lève et on la place devant le feu. On met devant elle une tabatière, du tabac à fumer, et, lors des repas, on dépose à ses pieds de la nourriture. D'après Castren, une autre classe de chiongotes aurait, dans les croyances des indigènes, des fonctions différentes; elles seraient les dieux protecteurs du troupeau de rennes, de la santé de la famille du chasseur heureux, et comme telles, bien entendu, recevraient des offrandes.
Chez les Ostiaks comme chez les Finnois du Volga, les grandes cérémonies religieuses consistent en un repas sacré. Les indigènes abattent un animal, un renne ou un cheval, et le mangent devant les idoles après un simulacre d'offrande aux fétiches. Le chamane barbouille la bouche du dieu de viande et de sang, lui verse ensuite de l'eau pour le rafraîchir, et, si les fidèles possèdent du vodka, quelques gouttes du précieux liquide terminent le repas symbolique. La tête et la peau de l'animal sacrifié sont ensuite suspendues aux arbres. Dans le bois sacré de Liapine, à côté du reposoir, se trouvait tout un matériel culinaire: une table, une chaise, une cuve, des écuelles et des cuillers en bois. A un arbre était suspendu un tambour magique.
La plus haute divinité des Ostiaks est le dieu du ciel, Tourom[153], le souverain maître du monde et des hommes, celui qui, à son gré, déchaîne la tempête et fait rouler le tonnerre. Dans les croyances des indigènes ce dieu occupe la même place que Jupiter dans la mythologie grecque et romaine. Bien que le plus élevé dans la hiérarchie religieuse des bords de l'Obi, Tourom n'est point l'objet d'un culte, et en son honneur on ne fait ni sacrifice ni offrande. Un peuple habitant au milieu des forêts et pour qui la pêche est une des principales industries a tout naturellement peuplé d'esprits les bois et les rivières. Meang est le dieu de la forêt, Koulji celui des eaux, et ceux-là sont particulièrement vénérés. Jamais un Ostiak ne part pour la chasse ou pour la pêche sans leur promettre une offrande en cas de succès. L'ours est l'objet d'un culte de la part des indigènes. Les Ostiaks comme tous les autres peuples finnois manifestent à son égard une crainte superstitieuse. L'animal s'offenserait, croient-ils, s'ils l'appelaient de son nom, et pour éviter sa colère ils le désignent sous diverses circonlocutions, comme du reste les Lapons et les Finnois de Finlande. Toujours ils le nomment le vieux fils de Tourom. Lorsqu'un ours a été tué, les Ostiaks célèbrent cet événement par des danses. Cette coutume remonte à une très haute antiquité. Le Kalevala raconte des réjouissances analogues en pareille occasion. Jadis l'ours vivait dans les régions éthérées, mais, bien qu'habitant le «septième ciel», il s'y ennuyait fort. Sur ses instances, son père le laissa partir pour la terre, à condition qu'il n'attaquerait jamais les bons, et qu'il serait ici-bas le représentant de la justice. Vivant ou mort, l'ours voit tout et sait tout. Pour cette raison les indigènes ont l'habitude de jurer sur sa patte ou sur sa dent en prononçant ces paroles sacramentelles: «Si je suis un imposteur, mange-moi». Dans leurs idées ce serment a la plus haute valeur[154]. Comme fétiches tous les Ostiaks portent à la ceinture une dent d'ours. Ce morceau d'os a la vertu de préserver des douleurs dans le dos. En cas de maladie, les naturels raclent la dent et en avalent de petits morceaux.
[153] En langue ostiake, touroum signifie à la fois l'air, l'espace et dieu. En dialecte vogoule, tarom a la même signification. (Ed. Sayous, Des mots communs aux diverses langues finnoises. Mémoire manuscrit que le savant professeur de la Faculté de Besançon a eu l'amabilité de me communiquer.)
[154] Poliakov, loc. cit.
Sur les cours d'eau, les caps et les baies des rivières, habitent des esprits auxquels les Ostiaks ne manquent jamais de sacrifier lorsqu'ils passent.
Ainsi, un promontoire de l'estuaire du Nadyme, dans la baie de l'Obi, est le séjour de la divinité Émane. Dans les nuits obscures de l'hiver, le dieu éclaire d'un feu constant la route suivie par les navigateurs; il a de plus le pouvoir de changer la direction des vents. Lorsque nous arrivâmes devant cette pointe, raconte M. Poliakov, le plus vieil Ostiak de l'équipage remplit une soucoupe d'eau-de-vie, puis regardant le cap d'un air suppliant, la versa dans l'eau, et jeta ensuite deux pièces de 10 kopeks et trois bagues de cuivre. Le sacrifice prit fin après offrande d'une seconde soucoupe jetée avec le même cérémonial que la première. Après quoi je dus régaler d'eau-de-vie les Ostiaks. Tous les environs de ce cap sont considérés comme tabous[155]. Défense d'y chasser, d'y cueillir des fruits, et de boire l'eau du fleuve aux environs.
[155] Les arbres des bois sacrés sont également tabous. Défense d'y couper même une branche sous les peines les plus sévères.