Danse ostiake.
Mises en gaîté par l'absorption de nombreux petits verres, les femmes consentirent, elles aussi, à nous montrer leurs talents chorégraphiques. Tout d'abord, elles enfilent les gants de fourrures adaptés aux manches de leurs robes, puis se couvrent la tête de leurs châles. Elles semblent prendre à tâche de ne laisser voir aucune partie de leur visage ou de leur corps. Ainsi attifées, elles ont tout l'air de grossiers mannequins. Les ballerines commencent par agiter les bras et le corps, lentement et avec des mouvements langoureux qui nous rappellent ceux des fameuses danseuses javanaises de l'Exposition de 1889. Puis, s'animant peu à peu, elles exécutent un pas saccadé analogue à celui des hommes, toujours en prenant des poses orientales. Cette danse est accompagnée de chants peu harmonieux dont les paroles sont improvisées. Les femmes célèbrent ainsi le généreux étranger qui est venu visiter Sartynia et qui les a libéralement régalées d'eau-de-vie. Un autre chant est l'éternelle histoire de la femme délaissée. Un étranger s'était épris d'une jeune indigène, il l'aimait follement, passionnément; de cet amour naquit un enfant, puis, un beau jour, le père prit la fuite. Pourquoi s'est-il sauvé? Sur ces mots finit le chant.
Les femmes ostiakes ne sont pas aussi naïves que pourraient le faire croire ces dernières paroles. Sur ce sujet, la femme de notre interprète Siméon nous fit les aveux les plus significatifs. Cette Ostiake, digne d'une société civilisée, proclamait la liberté des amours. Elle prenait pour un temps un mari dans un paoul, et, lorsque l'ennui arrivait, elle le quittait pour partir à la recherche d'un nouvel époux temporaire. L'enfant né de ses relations avec Siméon était très malade: «S'il meurt, nous dit-elle très naturellement, j'abandonne mon mari; c'est un propre à rien.»
En voyage la tâche de l'explorateur est aussi variée qu'étendue. En marche il relève sa route, note toutes les particularités topographiques et économiques. Aux haltes ne croyez pas qu'il puisse se reposer. Il doit faire des collections d'histoire naturelle, acheter des objets d'ethnographie, recueillir des renseignements sur la vie des indigènes, et tous ces renseignements sont longs à obtenir, et combien divers!
Ce matin nous observions les divertissements des indigènes, l'après-midi nous étudions le cimetière. A quelques pas de l'église, dans le calme éternel de la forêt vierge, sont éparses de petites caisses en bois, toutes pareilles. Quelques-unes tombent de vétusté, et l'entre-bâillement des planches laisse apercevoir des armes et des ustensiles déposés sur la fosse. Les Ostiaks croient à une autre vie, dans un monde souterrain où les morts mèneraient la même existence qu'ici-bas. Pénétrés de cette idée, ils placent sur les tombes tous les objets nécessaires au défunt pour assurer sa subsistance. Le cadavre est enseveli complètement habillé, avec un arc, des flèches, une pipe, une tabatière, une cuiller, etc. Dans les idées des indigènes, l'entrée du monde éternel serait située très loin au nord, au delà de l'embouchure de l'Obi, en plein océan Glacial. D'ici là le voyage est long. Pour que le mort puisse effectuer rapidement ce parcours et puisse ensuite circuler à travers le monde souterrain, on dépose à côté de la tombe un traîneau, et, après l'ensevelissement, on tue dans le cimetière le renne favori du défunt. La tête de l'animal est abandonnée à côté du véhicule[167].
[167] Poliakov, loc. cit.
Dans la soirée, départ de Sartynia.
21 août.—Dans la matinée, arrivée à Olé-Toump Paoul. Nous y faisons l'acquisition d'un jouet indigène: un oiseau en bois articulé. Le mouvement d'un contrepoids abaisse ou relève alternativement la tête ou la queue. Sur les boulevards les camelots en vendent de pareils. Après cela niez donc l'ingéniosité et l'intelligence des primitifs.
La Sosva est maintenant divisée en plusieurs bras par de longues îles couvertes de saulaies. Derrière ces rideaux d'arbres, la rivière s'épanche en larges marécages boisés. De loin en loin apparaît la berge sablonneuse. En certains endroits elle est coupée par une passe étroite donnant accès dans une sorte de lac[168] greffé comme une fistule sur le tronc de la rivière. Ces nappes d'eau, peu profondes, sont particulièrement favorables au développement de la tourbe. Beaucoup de ces kouria sont même déjà séparées de la rivière par des cordons littoraux constitués par des dépôts végétaux.
[168] Kouria en langue indigène; sor en russe.