Bériosov, la grande métropole de cette partie de la Sibérie, est une pauvre petite ville de 1 800 habitants. Sans commerce, elle doit toute son importance à la résidence des fonctionnaires. C'est le centre administratif de ces solitudes, le chef-lieu de l'arrondissement septentrional du gouvernement de Tobolsk. Cet arrondissement plus étendu que la France ne compte cependant que 8 000 habitants. Jugez par ces chiffres de l'immensité de la Sibérie et de la faible densité de sa population.

La ville est sans intérêt, comme toutes les bourgades russes. Des rues boueuses découpent en rectangles des pâtés de maisons basses et de cours enceintes de palissades; en avant, un large dépotoir parsemé de pans de murs et de moellons; au bout, isolées comme des îles, deux églises. Ces décombres sont les dernières traces d'un incendie qui, il y a quelques années, a détruit en partie Bériosov. De pareilles catastrophes sont habituelles dans ces pays: à part quelques édifices publics, toutes les maisons sont en bois. Les villes sibériennes flambent comme des boîtes d'allumettes.

Bériosov[170] est situé au confluent de la Vogoulka et de la Sosva, sur la haute berge de cette dernière rivière. De cette éminence le coup d'œil est extraordinaire.

[170] Liste des stations de poste de Bériosov à Samarovo.

Nom des stationsDistance en verstesNombre des habitations Population
HommesFemmesEnfantsTotal
Chaïtanskaya23416521
Niérémo154625
Novaia-Iourta2371010
Lapolevskia (Lapilski de Sommier)25910101535
Argninskaya151014151039
Narikarskaya151534302791
Pérégriobnaya-Strelka2826704030140
Kalapanskaia23164626
Tcharkali (sielo)22»»»»»
Aliechinskaya[A]201530201565
Niziamskaya1019463730113
Kondinsk (sielo)15»»»»»
Noviniskaya25
Bolchoï-Atlim2065172183355
Malo-Atlim20299597192
Léoutchinskié159191433
Karimkar2018252247
Sosnovskaya1511232346
Kéontchinskaya1517363672
Vorono15»»»»
Soukoroukovskaya-Iourta1510292352
Soukoroukova (sielo)10»»»»
Iélisarova (sielo)20»»»»
Bogadaski25»»»»
Troïtski15
Bielogora20
Samarovo (sielo)35
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Total516

[A] Jusqu'à Kondinsk la statistique de la population a été dressée d'après les renseignements oraux fournis par les indigènes à Boyanus. A partir de Kondinsk, les chiffres indiqués sont extraits des documents officiels.

A perte de vue, de l'eau, des îles basses, des lignes d'oseraies et de saulaies; une immense inondation morne et pesante, laissant l'impression biblique de la terre après le déluge. De l'autre côté, des tourbières et des marais. Sous un ciel gris ce paysage effrayant de tristesse pénètre de découragement et de désespérance. Au milieu de ces marécages sans fin, on a la sensation de l'isolement et de la distance.

Ici, à quelques centaines de kilomètres de l'Europe, on est plus loin que dans une île perdue de l'Océanie; on est séparé de notre Occident par une largeur de continent. La terre isole, tandis que la mer unit. Tous les quinze jours seulement la poste apporte à Bériosov des nouvelles vieilles de plus d'un mois! Ajoutez à cela la rigueur du climat et vous vous rendrez compte des agréments qu'offre le séjour de Bériosov.

Les premières gelées se produisent à la fin d'août et les rivières ne sont dégagées de glace que dans les derniers jours de mai. En décembre, janvier et février, la température moyenne est de -21°,4 C.; parfois le thermomètre descend à -56°. Au total, dix mois de froid; en revanche, pendant le court été sibérien, la chaleur est parfois pénible. A Bériosov la température peut s'élever à +34°. Vous figurez-vous une vie avec neuf mois de neige dans le silence le plus absolu du monde extérieur!

Dans ces conditions, cette localité était désignée d'avance comme lieu de détention. Actuellement quelques nihilistes y sont internés; mais au siècle précédent, cette triste bourgade a abrité l'exil de deux grands personnages de l'histoire de Russie, Mentchikov et Ostermann. Mentchikov, le favori de Pierre le Grand, devenu régent de l'Empire pendant la minorité de Pierre II, avait mécontenté la cour par son ambition et sa hauteur. Il ne rêvait rien moins que de marier sa fille au jeune tsar, et d'entrer dans la famille impériale, lorsqu'il fut renversé par une conspiration de palais. Le puissant favori fut exilé d'abord dans ses terres, puis à Bériosov, où il mourut en 1729. Par une vicissitude du sort dont l'histoire offre de fréquents exemples, le comte Ostermann, le président de la commission d'enquête qui avait condamné Mentchikov, fut à son tour banni dans la même localité où il avait exilé son rival.