Nous séjournons quarante-huit heures à Bériosov. Après être resté cinq jours dans une étroite cabine encombrée, on aime à remuer et à se dégourdir les jambes. Comme partout, les fonctionnaires nous ménagent la plus cordiale réception. Dès notre arrivée, l'ispravnik et le docteur viennent nous faire visite et nous invitent à dîner; tout le monde nous comble de prévenances. Notre estomac proteste bien un peu contre ces politesses. Dans ces pays glacés, les habitants absorbent, sans en être incommodés, des quantités considérables d'alcool. Dès que vous arrivez dans une maison, vite le maître de céans vous offre de l'eau-de-vie, et à Bériosov les usages de la société vous obligent à en avaler trois verres. Dans la journée de notre départ nous n'avons pas bu moins de dix-sept petits verres. En ce pays un voyageur doit pouvoir porter la toile, comme disent nos marins.
Le 25 août, à une heure du matin, nous quittons Bériosov pour remonter l'Obi jusqu'à Samarovo, situé près du confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Là nous rejoindrons la grande route postale de Sibérie, et un vapeur venant de Tomsk nous conduira à Tobolsk. C'est une nouvelle navigation à la rame de plus de 530 kilomètres, à contre-courant: au total, huit jours de route au moins.
Pour ce voyage, l'ispravnik a l'amabilité de nous prêter sa lodka, grande embarcation dans laquelle nous sommes très bien installés. La barque contient deux cabines: dans l'une, située à l'arrière, le fidèle Popov trouve place au milieu des bagages; la seconde, longue de 2 mètres, est notre habitation. Le mobilier se compose d'un étroit lit de camp, où nous couchons tête-bêche, de deux bancs et de deux étagères; enfin, luxe inouï, la cabine est éclairée par deux petites fenêtres. Lorsqu'il fera mauvais temps, nous ne serons pas condamnés à vivre dans un trou noir.
A une heure du matin, nous appareillons. L'air est tiède, le ciel pur brille d'étoiles, et c'est plaisir de rêver sur le rouf de la cabine.
Dans la matinée, nous nous trouvons dans les protoks[171]; de tous côtés, des saulaies et des oseraies inondées. Aucune vue; on navigue au milieu de broussailles et d'îles basses qui semblent flotter. On dirait une terre qui n'a pas été séparée d'avec les eaux. Les cartes placent le confluent de la Sosva et de l'Obi au nord de Bériosov, mais bien au sud de ce point les deux fleuves sont déjà réunis et ne forment qu'une même nappe d'eau divisée par des îles en bras innombrables. Pour atteindre l'Obi nous remontons ainsi la Sosva jusqu'à la station de Chaïtanskaya, et de là faisons route à travers les protoks. De cette station à celle de Tcharkali, où nous atteindrons la rive droite du grand fleuve, nous traversons une inondation large de 125 kilomètres.
[171] Petits bras du fleuve.
Vue prise sur un protok de l'Obi.
Dans l'après-midi nous arrivons au petit Obi, large de 300 à 400 mètres. Nous le suivons pendant quelque temps, puis nous rentrons dans les marais. Un archipel de terres basses occupe le milieu du courant, bordé par deux grands bras, le petit Obi, le long de la rive gauche, et le grand Obi à droite. Au printemps l'inondation couvre toutes les îles, et le fleuve devient une mer d'eau douce. A cette époque, en certains endroits, la largeur de la nappe dépasse 45 kilomètres[172].
[172] Sommier, loc. cit.