HÊTRE ANTARCTIQUE

Une scène inoubliable. Le temps est absolument calme, l'air d'une limpidité absolue. Le repos de la nuit descend lentement sur la nappe déjà enveloppée d'une pénombre transparente; tout là-haut, les géants de pierre profilent leurs masses mauves dans la pâleur bleuâtre d'un ciel d'acier. Soudain dans le grand silence éclate un brouhaha de cris et de hululements... Un canot chargé d'indigènes approche; hommes, femmes et enfants braillent à qui mieux mieux, tandis que les chiens joignent leurs aboiements à ces clameurs. L'embarcation accoste; toute la bande se précipite à bord comme à l'abordage; chacun veut arriver bon premier, afin de pouvoir échanger au meilleur prix possible les marchandises de troc, de superbes peaux, que ces primitifs donnent pour quelques feuilles de tabac.

Ces indigènes passent presque toute leur vie à la mer, et tirent pour ainsi dire exclusivement leur alimentation des produits de la pêche. En différents endroits, sur les rives des canaux, ils ont des huttes couvertes de gazon et de peaux de phoques, et, suivant les nécessités de leur industrie, s'installent tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Ils sont, du reste, contraints à la vie maritime par la nature même du pays. A quelques mètres de la rive commence une impénétrable forêt vierge, absolument fermée à l'homme. Cette forêt est un des principaux éléments de la beauté des paysages patagons. Avec juste raison tous les voyageurs se sont à l'envi extasiés sur l'extraordinaire contraste que présente cette verdure folle à côté des glaciers et des neiges éternelles. Les essences les plus communes sont le Fagus betuloïdes, un hêtre de petite taille dont le sommet s'étale en une superbe couronne, une espèce de cyprès, et un magnolia, Drimys Winteri, dont la présence à une latitude aussi froide semble absolument extraordinaire. Et, entre les troncs pousse un fouillis inextricable de broussailles et de sous-bois: ce sont différentes espèces de Berberis, puis le Pernettya mucronata aux feuilles armées d'épines, chargé de baies comestibles, un Fuchsia de grande taille, constellé au printemps de magnifiques fleurs rouges, le Philesia baxifolia resplendissant de cloches de pourpre, enfin une fougère (Lomarya Boryana), dont la tige basse mesure parfois une épaisseur de 0 m. 30 et dont les feuilles peuvent atteindre une longueur de 0 m. 70.

FOUGÈRES DANS LES FORÊTS DE PATAGONIE

Et par dessous cette végétation folle s'étend un tapis impénétrable de mousse. Sous ce revêtement tout demeure enfoui, les souches mortes, les pierres, le sol même. Nulle part sur cette couche molle le pied ne trouve un point d'appui solide; aussi jugez quelle difficulté présente la marche à travers la forêt! A chaque instant on est arrêté par un enchevêtrement de branches: essaie-t-on de passer par dessous, on culbute dans un trou plein d'eau dissimulé sous les mousses, ou l'on enfonce dans un bourbier de débris végétaux. Au milieu de cette forêt aucun bruit, la masse des arbres arrête la tempête la plus violente; à quelques pas de la lisière des bois même le plus terrible ouragan demeure sans effet. Aucun animal, aucun oiseau; on a l'impression d'une prison de verdure.

CHAPITRE V

Encore les canaux.—Une traversée tourmentée.—Le canal du Beagle.—La «ville» la plus méridionale du monde.

De retour à Punta-Arenas, après cette visite à l'Ultima Esperanza, M. Nordenskjöld alla explorer la côte Ouest de la Terre de Feu, à bord du Condor, vapeur mis à sa disposition par le gouverneur chilien. Dans cette excursion, il était accompagné par Dusen et Åkerman, ses autres compagnons, Ohlin et Backhausen, ayant abandonné la partie.